14 novembre 2010

Érasme et la statut quo?


« Nulli concedo » : N'appartenir à personne.
L'attitude la plus sûre d'expérimenter la solitude est de ne céder à aucun compromis en ce qui concerne nos convictions.
«On supporterait que ces gens-là parussent dans des charges publiques comme des ânes avec une lyre, s'ils ne se montraient maladroits dans tous les actes de la vie. Invitez un sage à dîner, il est votre trouble-fête par son morne silence ou des dissertations assommantes. Conviez-le à danser, vous diriez que c'est un chameau qui se trémousse. Entraînez-le au spectacle, son visage suffira à glacer le public qui s'amuse, et on l'obligera à sortir de la salle, comme on fit au sage Caton pour n'avoir pu quitter son air renfrogné.
Survient-il dans une causerie, c'est l'arrivée du loup de la fable. S'agit-il pour lui de conclure un achat, un contrat ou tel de ces actes qu'exige la vie quotidienne, ce n'est pas un homme, mais une bûche. Il ne rendra service ni à lui-même, ni à sa patrie, ni à ses amis, parce qu'il ignore tout des choses ordinaires et que l'opinion et les usages courants lui sont absolument étrangers. Cette séparation totale des autres esprits engendre contre lui la haine. Tout, en effet, chez les hommes, ne se fait-il pas selon la Folie, par des fous, chez des fous ? Celui qui va contre le sentiment général n'a qu'à imiter Timon et à gagner le désert pour y jouir solitairement de la sagesse.»



Quel est donc cet homme que tout le monde honnit: le juste? Probablement le stoïque. Cueilli dans l'Éloge de la folie, cet extrait révèle le dilemme de l'auteur de la Renaissance: il n'est jamais question de négocier simplement pour se faire aimer et il faut suivre sa conscience; toutefois, il prône une langue universelle, le latin, pour pouvoir unir les peuples. Érasme prouve que ses refus à négocier quoi que ce soit le placent dans une complète solitude; de plus, malgré les nombreuses demandes dont il fait l'objet pour aller rejoindre une des cours d'Europe, il finit sa vie presque inconnu.


XXXVII

«Revenons à l’heureux sort des fous. Ayant passé leur vie allégrement, sans craindre ni pressentir la mort, ils émigrent tout droit vers les Champs Élyséens, et vont y divertir par leurs facéties les âmes pieuses et oisives. Comparez à présent, à cette destinée du fou, celle d’un homme sage à votre choix. Prenez un parangon de sagesse, celui qui a consumé dans l’étude des sciences son enfance et sa jeunesse, et perdu son plus bel âge en veilles, soucis, labeurs sans fin, et, le reste de sa vie, s’est privé du moindre plaisir ; il fut toujours parcimonieux, gêné, morne, assombri, sévère et dur pour soi-même, assommant et insupportable pour autrui, pâle, maigre, valétudinaire, chassieux, usé de vieillesse, chauve avant l’âge, voué à une mort prématurée. Qu’importe, au reste, qu’il meure, puisqu’il n’a jamais vécu ! Vous avez là le joli portrait du sage»
Cette
énigme du sage apparaît comme une épître à l'antiphrase. L'auteur rit de lui; il lance sans doute un message sur sa condition qui le rend indigeste par la société face au mondain, au lobbyiste, qui est observé toujours entouré d'une belle société.
XLVIII

«Si je vous parais m’exprimer avec plus de présomption que d’exactitude, examinons ensemble l’existence des hommes ; leurs dettes envers moi apparaîtront clairement, comme l’estime que me témoignent les grands et les petits. Ne recensons pas chaque condition de la vie, ce serait trop long ; par les plus insignes, nous jugerons bien des autres. Pourquoi parler du vulgaire et de la plèbe qui, sans contestation, m’appartiennent tout entier ? Tant de formes de la folie y abondent et chaque journée en fait naître tant de nouvelles, que mille Démocrite ne suffiraient pas à s’en moquer, et il y aurait toujours à faire appel à un Démocrite de plus. On ne pourrait croire combien d’amusements et de joyeusetés quotidiennes les Dieux tirent des pauvres hommes. Ils passent les heures sobres du matin à accueillir les contestations et à attendre des vœux. Bientôt, gorgés de nectar et incapables de toute occupation sérieuse, ils gagnent la partie la plus élevée du Ciel, d’où ils se penchent, pour regarder les actions humaines. Il n’est pas, pour eux, spectacle plus divertissant. Par Dieu ! quel théâtre est-ce là ! Quelle agitation et quelles variétés de fous !
J’aime moi-même aller les voir, assise parmi les Dieux de la poésie. L’un se meurt pour une petite femme et, moins il est aimé, plus il se passionne ; l’autre épouse non une femme, mais une dot. L’un prostitue sa femme ; l’autre la surveille, jaloux comme Argus. Ah ! que de folies se font ou se disent pour un deuil, où ce sont des comédiens payés qui représentent la douleur ! Et voici quelqu’un qui pleure au tombeau de sa belle- mère ! Un homme fera passer dans son ventre tout son gain, au risque d’être affamé bientôt ; un autre mettra son bonheur à dormir et à ne rien faire. Des gens s’agitent sans relâche pour les affaires du voisin, et des leurs n’ont cure. Certains vivent d’emprunts, se croient riches avec l’argent d’autrui, et sont à deux pas de la déconfiture. Tout le bonheur de celui-ci est de vivre pauvre pour enrichir un héritier. Celui-là, pour un profit maigre et douteux, court à travers les mers, exposant au danger des flots et des vents une existence qu’aucun argent ne saurait lui rendre. Cet autre préfère chercher fortune à la guerre que se reposer en sécurité dans sa maison. Il en est qui courtisent les vieillards sans enfants, pensant ainsi s’enrichir plus commodément ; d’autres, bien entendu, font le même manège auprès des vieilles femmes fortunées. Tout cela prépare aux Dieux un spectacle bien amusant pour le jour où les dupeurs sont dupés.
Une race très folle et très sordide est celle des Marchands, puisqu’ils exercent un métier fort bas et par des moyens fort déshonnêtes. Ils mentent à qui mieux mieux, se parjurent, volent, fraudent, trompent et n’en prétendent pas moins à la considération, grâce aux anneaux d’or qui encerclent leurs doigts. Ils ont, au reste, l’admiration des moinillons adulateurs, qui les appellent en public « vénérables », probablement pour s’assurer leur part dans l’argent mal acquis. Ailleurs, vous voyez certains Pythagoriciens si persuadés de la communauté des biens que, tout ce qui sans surveillance passe à leur portée, ils s’en emparent tranquillement comme d’un héritage. Il en est qui ne sont riches que de leurs souhaits ; les rêves agréables qu’ils font suffisent à les rendre heureux. Quelques-uns, satisfaits de paraître fortunés hors de chez eux, à la maison meurent consciencieusement de faim. Tout ce qu’il possède, celui-ci se hâte de le dissiper, et celui-là thésaurise sans scrupule. Celui-ci se fatigue à briguer les honneurs populaires, cet autre s’acoquine au coin de son feu. Bon nombre intentent des procès sans fin et leur opiniâtreté batailleuse n’avantage que la lenteur des juges et la collusion de l’avocat. L’un se passionne pour la nouveauté d’un projet, l’autre seulement pour sa grandeur. Et en voici un qui, pour aller à Jérusalem, à Rome, ou bien chez saint Jacques, où rien ne l’appelle, plante là sa maison, sa femme et ses enfants.
En somme, si vous pouviez regarder de la Lune, comme autrefois Ménippe, les agitations innombrables de la Terre, vous penseriez voir une foule de mouches ou de moucherons, qui se battent entre eux, luttent, se tendent des pièges, se volent, jouent, gambadent, naissent, tombent et meurent ; et l’on ne peut croire quels troubles, quelles tragédies, produit un si minime animalcule destiné à sitôt périr. Fréquemment, par une courte guerre ou l’attaque d’une épidémie, il en disparaît à la fois bien des milliers !»
Molière écrivit le Misathrope quelques années aprés les réflexions d'Érasme. Nous pourrions nous demander s'il ne possédait pas quelques Érasme dans les rayons de sa bibliothèque. Ce brillant défenseur du respect de l'individualité de la personne a prouvé que la nature humaine, son esprit grégaire, rend le défi d'assumer sa nature propre et ses credos la tâche la plus lourde de l'ébauche et de la réalisation d'un individu.




XXV

13 novembre 2010

Knock out...


No need to call, I heard it...



Here's why I'm on the road tonight...


But you know darn well, no need to worry...


I'll be with you know who doing you know what...


See you in the morning...

11 novembre 2010

Délire astrologique XVIIe



Molière assistait sans doute aux débats politiques. Il connaissait du moins les rouages de la société. Le plus frappant dans cet extrait de la pièce Les Amants magnifiques ci-dessous est assurément la totale pertinence de ce jeu de coulisse et sa formidable modernité. La supercherie dévoilée par le dramaturge révèle très exactement sous les traits d'arnaqueurs du XVIIIe siècle les artifices encore utilisés aujourd'hui. Ma foi, j'entends presque Clitidas s'écrier : Ciel, voilà mon maire qui complote encore!
SCÈNE III
ANAXARQUE, CLÉON
CLÉON. - Voilà la princesse qui s'en va, ne voulez-vous pas lui parler?
ANAXARQUE. - Attendons que sa fille soit séparée d'elle, c'est un esprit que je redoute, et qui n'est pas de trempe à se laisser mener, ainsi que celui de sa mère. Enfin, mon fils, comme nous venons de voir par cette ouverture, le stratagème a réussi, notre Vénus a fait des merveilles; et l'admirable ingénieur qui s'est employé à cet artifice, a si bien disposé tout, a coupé avec tant d'adresse le plancher de cette grotte, si bien caché ses fils de fer et tous ses ressorts, si bien ajusté ses lumières, et habillé ses personnages, qu'il y a peu de gens qui n'y eussent été trompés. Et comme la princesse Aristione est fort superstitieuse, il ne faut point douter qu'elle ne donne à pleine tête dans cette tromperie. Il y a longtemps, mon fils, que je prépare cette machine, et me voilà tantôt au but de mes prétentions.
CLÉON. - Mais pour lequel des deux princes au moins dressez-vous tout cet artifice?
ANAXARQUE. - Tous deux ont recherché mon assistance, et je leur promets à tous deux la faveur de mon art; mais les présents du prince Iphicrate, et les promesses qu'il m'a faites, l'emportent de beaucoup sur tout ce qu'a pu faire l'autre. Ainsi ce sera lui qui recevra les effets favorables de tous les ressorts que je fais jouer; et comme son ambition me devra toute chose, voilà mon fils notre fortune faite. Je vais prendre mon temps pour affermir dans son erreur l'esprit de la princesse, pour la mieux prévenir encore* par le rapport que je lui ferai voir adroitement des paroles de Vénus, avec les prédictions des figures célestes, que je lui dis que j'ai jetées. Va-t'en tenir la main au reste de l'ouvrage, préparer nos six hommes à se bien cacher dans leur barque derrière le rocher; à posément attendre le temps que la princesse Aristione vient tous les soirs se promener seule sur le rivage, à se jeter bien à propos sur elle, ainsi que des corsaires, et donner lieu au prince Iphicrate de lui apporter ce secours, qui sur les paroles du Ciel doit mettre entre ses mains la princesse Ériphile. Ce prince est averti par moi, et sur la foi de ma prédiction il doit se tenir dans ce petit bois qui borde le rivage. Mais sortons de cette grotte, je te dirai en marchant toutes les choses qu'il faut bien observer. Voilà la princesse Ériphile, évitons sa rencontre.
Anaxarque se qualifie lui-même d'astrologue extraordinaire. Il voit et raconte l'avenir qu'il met en scène avec force trucages et machines dont même Robert Lepage serait fier. Au nom de leur fortune, la duperie devient monnaie; l'hypocrisie, une confidence; l'amour, un damier.
Il faudrait relire Molière. Il faudrait que Martel le suggère à Harper. Il faudrait que la population lise Molière. Il faudrait blablabla.

10 novembre 2010

Bibi de Victor Lévy Beaulieu


Ouais ben le Prix Décembre est allé à Shifter. Bibi de Lévy-Beaulieu, qui avait atteint la finale, n'a pas fait long feu. Il y a bien eu un débat d'environ une heure et demie, mais le débat se faisait entre les deux autres romans; Bibi, pas dans la game!

On se demande même pourquoi ils l'ont monté jusque-là. Que Paris a envoyé une demi-douzaine de journalistes pour les parachuter à Trois Pistoles pour placoter avec le bon Victor. Traitement royal disait un intello du Plateau, comme s'il vernissait son orgueil à lui. J'aurais tout de même bien aimé être un p'tit oêseau pour entendre leur discussion : les outres-frontières regardant la plaine au pied de la colline puis plus loin le fleuve l'autre bord du jardin, parce que les mots entendus ne leur parlaient pas trop trot. Ils avaient sans doute décidé de placer un p'tit frère dans Grasset pour le volet ouverture et pis, ça leur permettait de zieuter le caniveau l'autre bord de l'Atlantique.

Bibi, c'est Bibi. Il n'entre jamais dans un tiroir. Il reste sur la table; il agace; il intrigue; il ne gagne pas de prix : inclassable et relativement illisible avec les yeux.

J'aime Lévy-Beaulieu. J'ignore s'il avait besoin de ces trente mille euros; probablement; toujours utile pour une prochaine campagne électorale. Il les méritait. Il méritait surtout de le gagner ce prix parce que son écriture est, elle est tellement plus que tellement d'autres :

« On place un pendule devant soi et il finit par nous hypnotiser. Mais le pendule peut être à l'intérieur de soi. Écrire, c'est un peu ça, c'est jouer avec un pendule. Pour atteindre un au-delà de l'écriture, si je peux dire, comme Maupassant par exemple, il faut arriver à des états comme ça, sinon ça donne une littérature rationnelle qui s'exprime souvent par un sujet, un verbe et un complément, mais qui se limite à ça. Joyce, lui, appelait ça des épiphanies. » (Victor Lévy-Beaulieu et Margaret Atwood, Deux solicitudes, page 214)

8 novembre 2010

Houellebecq


Tiens, je suis bien heureux ce soir : Houellebecq a gagné le Goncourt. Pour cet auteur, gagner ce prix est un peu antinomique : le Goncourt n'est pas pour les marginaux; il est la reconnaissance d'un bel apprivoisement du public pour une oeuvre fleuve. Mais Houellebecq, c'est jab sans lest, du crochet sublimisé, de la danse arythmique. J'en suis bien heureux tout de même : tout compte fait, il le mérite tout à fait; et comme il ne fera jamais le Nobel...

Je vous laisse avec ce premier paragraphe de la critique d'Alexis Brocas du Magazine littéraire qui est, selon moi, un des très beaux paragraphes d'analyse d'une situation littéraire :

« Le costume de l’éternel favori qui trébuche dans le sprint final n’allait pas si mal à Michel Houellebecq, qui cultive, depuis son premier roman Extension du domaine de la lutte, une esthétique de l’échec. Certes, il ne rendait pas justice au talent de cet écrivain – l’un des rares Français à l’envergure internationale – dont la prose analytique, ironique, portée sur l’euphémisme a fini par apparaître, aux yeux du lectorat contemporain, comme la traduction littéraire d’une époque. » (Alexis Brocas, Le Magazine littéraire)
Bonne lecture!

7 novembre 2010

La comitologie




Des mots neufs nous arrivent tous les jours. Certains s'avèrent plus ironiques que d'autres. Le p'tit nouveau présenté ici reflète bien sûr la vitalité du français, mais aussi l'état de fuite de responsabilité dans laquelle notre société se trouve.
Le texte qui suit est l'œuvre de Geneviève Guicheney et a été publié sur Canal Académie.
«En voici un découvert il y a peu, la comitologie. De patientes recherches dans tous les dictionnaires disponibles en ligne se sont heurtées à la même réponse : « Cette forme est introuvable ! » Nous avons alors tenté la pêche à l'aveugle sur internet en entrant le mot dans un moteur de recherche. Le mot est reconnu. Il figure dans le glossaire de la Commission européenne où l'on baigne dans la comitologie comme un poisson dans l'eau. C'est donc une création européenne, du technocrate comité et du grec logos. Le mot désigne les comités qui ont poussé à l'ombre de la Commission. « Forums de discussion, les comités sont composés de représentants des États membres et présidés par la Commission. » Il existe plusieurs variétés : les comités consultatifs, les comités de gestion, les comités de réglementation, les comités de réglementation avec contrôle. Nous ferons grâce au lecteur pour cette fois du descriptif précis de la fonction de chacun des comités. Cela vaut cependant le détour lorsqu'on se sent détendu. Ne pas attaquer l'exploration un jour de lassitude.
Aussitôt inventé, aussitôt adopté ailleurs. C'est ainsi que nous avons découvert la comitologie. Au cours d'une réunion avec des fonctionnaires territoriaux, au demeurant fort compétents et bien instruits de leur dossier, l'un d'eux a produit « la comitologie de l'Etat » à laquelle la Région concernée en opposait une autre. Nous avons fait part de notre ignorance et exprimé notre curiosité. Qu'est-ce donc que la comitologie ? Comment ? Mais cela s'enseigne à Bruxelles, nous fut-il répondu. Nous n'étions guère plus avancées et assez amusées. Lesdites feuilles de comitologie nous ont donné un aperçu de cette science de nous inconnue. Une série de cercles reliés par des flèches en tous sens. Pas n'importe quel sens lorsqu'on s'y penche de plus près. Le fléchage peut favoriser la communication et l'échange entre les différents cercles ou au contraire la paralyser. Un agencement savant permet de court-circuiter le cheminement de l'information et faire que la décision échappe aux cercles les plus extérieurs du schéma, associés en apparence à son élaboration, mais en apparence seulement. De la belle ouvrage en vérité. Vous prenez une feuille de papier, vous faites des ronds, vous inscrivez dans les ronds les différents organismes qu'il convient d'associer à la réflexion devant conduire à des décisions. L'astuce consiste à bien placer les flèches et calculer leur sens. Ainsi vous pouvez donner l'illusion à chacun d'avoir pris part à la décision, car il aura participé à des réunions quand en réalité la décision est prise par un rond du milieu en haut du joli schéma. Variante : au lieu de ronds vous pouvez faire des rectangles, certains petits contenus dans de plus grands, avec ou sans chevauchements, mais toujours des flèches pour indiquer comment va circuler ou ne pas circuler l'information et pour finir à qui revient la décision. Nous ne doutons pas un instant de ce que l'enfer comitologique européen soit pavé de bonnes intentions. Jugez plutôt. Selon le glossaire fourni aux explorateurs des arcanes de la Commission : « Ils permettent à la Commission d'instaurer un dialogue avec les administrations nationales avant d'adopter des mesures d'exécution. La Commission s'assure ainsi qu'elles correspondent au mieux à la réalité de chaque pays concerné. » Du sur-mesure en somme, une dentelle réglementaire prenant les devants du recours à la subsidiarité, autre mot familier du jargon communautaire. On se demande comment, dans ces conditions, un Etat-membre peut gémir et incriminer la Commission quand il est amené à prendre une décision impopulaire. Il a dû y avoir des ratés dans la comitologie, on a dû remonter une flèche à contresens, mal circuler d'un cercle à l'autre. «  Ossabandus, nequeys, nequer, potarinum, quipsa milus. Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette ».
Résilience. Le mot n'est pas neuf, mais il est devenu l'objet d'un véritable engouement. Pour expliquer l'inexplicable, l'étonnant, l'inattendu, « le mutisme de votre fille. » On l'entend ou le lit à tous les coins de débats, de questions de journalistes. C'est devenu horripilant et conduit à une impasse. Détour par les dictionnaires. Trois acceptions de résilience : celle des métaux au choc, celle des espèces à des conditions hostiles, et enfin, au figuré et rare précise le Trésor de la langue française, « force morale ; qualité de quelqu'un qui ne se décourage pas, ne se laisse pas abattre. » C'est cette résilience-là dont nous parlons. La rareté l'a cédé à l'abus. La résilience bon, mais après et surtout avant ? La résilience ne se prescrit pas. Elle survient ou ne survient pas. Comment font les personnes qui continuent de souffrir d'une épreuve de la vie ? Mal interprétée, la résilience pourrait conduire à l'absence de soins, à ne plus écouter, ne plus aider des personnes en souffrance à tenter de mettre des mots sur leurs maux dans l'attente de la résilience, supposée tapie au fond de soi. Que se passe-t-il quand la douleur paraît insurmontable ? Est-on fautif de ne pas savoir trouver en soi les ressorts nécessaires à la juguler, la métaboliser, la transformer en une force de vie d'une puissance équivalente à celle du choc subi ? Le témoignage émouvant et respectable de Boris Cyrulnik qui a popularisé la résilience à partir de sa propre histoire a rencontré un succès trompeur. Pas suspect, mais trompeur. D'autant plus trompeur que son discours est paré du sérieux de la science dont il est spécialiste. Il sait de quoi il parle au double titre de médecin et d'enfant victime d'un traumatisme dont il a su triompher. Comment font ceux qui n'ont pas sa force et prennent le risque d'une vaine attente au lieu de se faire aider ? Nombreux sont ceux que la vie éprouve à tous les âges, les confrontent à un combat vital. Nietzsche avant lui a développé une réflexion sur la souffrance et ce qu'elle produit sur ceux qui l'éprouvent. « Was mich nicht umbringt, macht mich stärker. » Ce qui ne me tue pas me fortifie ou me rend fort selon les traductions. On en viendrait presque à plaindre ceux qui n'ont pas eu de grand malheur. Visible en tout cas. Car que sait-on de ce qui affecte, de ce qui peut lézarder un être humain ? La psychanalyse nous a appris que la souffrance sourd d'événements d'autant plus toxiques qu'ils ont toute l'apparence de l'ordinaire. La perversion d'un parent ou d'un éducateur n'est pas un malheur facilement repérable. Il n'empêche qu'elle peut faire des dégâts considérables, semble impossible à combattre. Posons une situation où un enfant qui, comme tous les enfants, pense que l'affection de ses parents dépend de lui, de sa capacité à susciter leur amour et leur attention. Qu'un des parents soit pervers, impossible à satisfaire, incapable d'éprouver plaisir ou souffrance autrement que par personne interposée ce qui le conduit à persécuter, à jouer avec les sentiments de l'autre comme un chat avec une proie, l'enfant court le risque de la dislocation. Peut-on s'en remettre à la seule résilience pour le tirer du piège où le hasard de sa naissance l'a mis ? Assurément non et tel n'est certainement pas l'intention de celui que l'on appelle maintenant « l'inventeur du concept de résilience ». Il n'empêche que la vulgate psychologisante s'en est emparée faisant des dégâts, provoquant du désarroi là où il y aurait besoin d'accompagnement et d'écoute. Si l'on n'est pas capable de résilience face à l'épreuve on se trouve doublement en échec.
Voilà qui appelle à un retour aux fondamentaux, autre mot dont se gargarisent les responsables de tout poil quand ils sont dans l'embarras. On vient d'en avoir une illustration dans le champ politique. Qui n'a pas ses fondamentaux ? Encore un petit tour dans les dictionnaires. Bernique, ils ne connaissent que l'adjectif fondamental (-ale, -aux). En maniant l'antonymie on aurait quelque chose comme : « Nous avons trop cédé à nos superficiels, nos accessoires, nos secondaires, nos adventices (amusant adventice, adjectif et substantif : « Qui viennent à l'esprit de façon passive sous l'influence des impressions externes), revenons à nos fondamentaux. »
Nous ne savons pas à quoi il faut revenir qui permette à chacun de s'y retrouver au sens où les mots employés diraient aux gens quelque chose d'eux-mêmes ce qu'ils prétendent faire alors qu'ils ne génèrent qu'incompréhension, frustration jusqu'à la colère.
Nous laisserons la conclusion de ce petit voyage dans le vocabulaire de la novlangue à un représentant d'une profession victime collatérale d'une crise écologique à qui nous demandions au terme d'un long échange d'abord un peu rugueux de quoi il avait besoin. « Nous avons besoin de mots. »» (Geneviève Guicheney, Correspondante de l'Institut, Mars 2010)
Le reflet des gens par leurs mots fait sans aucun doute du vernaculaire que notre langue française tente sans cesse de rejoindre après s'être vue forcée dans la gorge du peuple par Richelieu et son étalon linguistique parisien. Chaque ajout, chaque néologisme, chaque effort pour rapprocher ce magnifique idiome des millions qui le parle, est une chance de plus que nous lui donnons de reprendre son expansion. N'est-ce pas d'ailleurs la raison pour laquelle, à la dernière conférence de la Francophonie, il a été confirmé que l'Afrique était devenue le berceau du futur de la langue française? En effet, l'illettrisme important qui infirmait la population, et qui fort heureusement diminue aujourd'hui a aidé à façonner un français populaire qui force l'Académie à sortir de sa coupole pour écouter les échos extérieurs.

5 novembre 2010

Like a lost child...

Maclean

When words scratches your throat too much, it hurts so bad, you just have to sing them...



... and then, from god only knows where, there's that voice you hear again, that voice from when you were staring at the rising sun over the downtown park... on the bench... your head still spinning wildly...


As you walk along back, you hear her from far inside...


As the sun peaks on the day, you just close your eyes to see that voice better.

4 novembre 2010

Merapi


Le Merapi en Indonésie poursuit ses éruptions. Le rayon d'évacuation atteint maintenant 20 km.

Parfois, je regarde ces accidents naturels et pense à cette écorce terrestre fendue à tellement d'endroits que c'est miraculeux qu'elle se tienne encore. C’est bien sûr la combinaison étrange des forces centripète et centrifuge qui fait que nous sommes à vivre sur cette relative anomalie cosmique : la Terre.

Rester entre deux sentiments : le désir d'accomplir son oeuvre et la notion de futilité de cette même oeuvre. Quand je vais border mes deux plus jeunes filles, comme je l'ai tant fait avec mes deux plus âgées, je sens l'immense bonheur de me savoir leur protecteur ultime contre leurs peines, leurs souffrances, leurs cauchemars; c'est probablement le complexe de l'invincible chevalier sans peur et sans reproche. Mais au retour dans ma chambre, c'est la réalité qui me frappe; cette réalité qui rappelle si bien que le chevalier n'est en fait qu'un simple cavalier plutôt inconstant qui se cherche bien plus qu'il ne se trouve.

Cette photo, cette gueule ouverte crachant le métal en fusion, me donne la frousse. 

3 novembre 2010

Voter: le seul message qui passe!


Obama se fait servir une leçon. Le premier ministre de la Colombie canadienne démissionne devant la marée de protestation et un maigre taux de satisfaction de moins de 10 %. Un maire Johnson aux antipodes de l'aristocratique Miller qu'on aimait pavaner sort de la banlieue pour venir mater un downton en ébullition. La population donne des leçons.

Il faut commencer à croire que les gens réagissent de façon différente. Nous avons vu toutes sortes de tendances s'immiscer dans le processus électoral. Dernièrement, il semblerait que le vote s'actionne sur des valeurs de représailles. À la manière d'un groupe d'employés qui lance un message de solitude à son patron : tu ne nous entends pas; on va te forcer la main. Les gouvernements ne peuvent plus répondre adéquatement; ils sont des mastodontes monstrueux qui perfectionnent la destruction en tout genre. Ils ne peuvent construire et lorsqu'ils réussissent finalement à accomplir quelque chose, les médias ou l'opposition le démonisent et acquièrent plus de crédibilité que n'importe quelle démonstration. Le peuple doute; il s'accroche à des gestes brusques, voire brutaux, pour signaler sa présence et le seul pouvoir qu'il lui reste : le vote. Il ne veut pas nécessairement faire du sens, il veut simplement donner la preuve de sa présence et de son poids.

Je crois qu'Obama connaîtra un reste de mandat plutôt calme. Il pense déjà aux conférences où il sera invité au sortir de sa présidence. S'il devait demeurer pour un deuxième mandat, la preuve serait faite que les Américains ont acquis un peu de maturité en tant que peuple. Ils auront appris à faire confiance. Mais le doute devra d'abord s'estomper. L'Amérique titube; elle n'a, pour ainsi dire, jamais connu ce haut niveau d'incertitude. Je ne crois pas non plus qu'Obama pourrait réussir à l'épauler pour relever la tête. Au point où elle est rendue, je crains qu'il faille un acte héroïque, une victoire claire et définitive; comme la Grande-Bretagne au Falklands contre l'Argentine; comme elle à Grenade. L'économie ne guérira pas assez rapidement, je la crains, à donner confiance. Il faut peut-être craindre les prochains mois, si le géant décidait de marquer le pas et poser un geste d'éclat pour relancer la machine.

2 novembre 2010

L'ombre de l'Oeuvre au noir


L'alchimie engendre les mystères. De la plus obscure officine de quelque clerc un peu trop curieux pour son époque, le transfert de la matière physique à la pulpe cérébrale s'enclencha. Comme le veut la coutume depuis la conquête de la province gauloise par les hordes gothiques du nord et de l'est, la France nouvelle se tourne vers le sud civilisateur pour faire ses armes. Les Arabes connaissaient bien l'alchimie; de multiples traités en font foi; ils en traduiront même quelques-uns pour le profit des peuples qui oeuvrent en latin. Robert de Chester, un érudit anglais, traduisit un traité d'alchimie de l'arabe au latin. Les Français sautèrent sur l'occasion pour effiler le plomb. Marguerite Yourcenar, encore elle, vous me direz, j'en fais une obsession, nous entraîne dans les dédales médiévaux de la science première, la préscience, celle où l'âme compte autant que le corps.

L'Oeuvre au noir est la première étape; la seconde étant la blanche et la troisième la rouge. Zénon, le héros du roman, ne peut contredire ses convictions. Il en mourra. Je trace depuis août, pour mes étudiants, le chemin de la littérature française depuis le Moyen Âge. J'ignore à quelle étape se trouvent mes connaissances; je ne saurais dire non plus à quel niveau se trouve mon enseignement. J'aimerais penser que j'en suis rendu au rouge; que les mots que je leur donne les pénètrent plus profondément qu'à mes débuts. Toutefois, je constate que mes convictions, elles, se consolident d'année en année : les étudiants me suivent dans la mesure où je les inspire, dans le sens latin du terme, que je leur insuffle une curiosité intellectuelle. Mais par quelle recette créer cette condition de disponibilité au savoir? Voilà l'alchimie! Voilà la clé très élusive du professorat.

Devant l'incertitude, que faire? Comme Zénon, face à ses détracteurs, il faut croire. Comme Yourcenar, qui a ressuscité l'alchimiste et Hadrien, l'empereur romain, après des dizaines d'années de recherche, il faut poursuivre jusqu'à l'Oeuvre, jusqu'à ce que les étudiants passent du noir de l'inconnu, au blanc de la lumière, puis, finalement, au rouge de la connaissance. Ce faisant, l'ombre de l'absence est remplacée par l'ombre du souvenir, et, s'il y a souvenir, il y a nécessairement connaissance. C'est cette conviction qui fait reprendre année après année le même sentier, toujours le même sentier, qui finit par faire penser au pèlerinage de Compostelle, au cours duquel le but et le paysage ne varient que bien peu, mais où des pèlerins néophytes sans cesse se renouvellent et cheminent sans vraiment réaliser que le chemin existe depuis des millénaires.

1 novembre 2010

Kandahar ou l'enfer

«... Nous sommes au début de l'hiver. Une troupe d'artilleurs est héliportée en catastrophe au nord du barrage de Dahla Dam, dans le district de Kharkez, près de la FIB Frontenax, pour assister pendant deux semaines un groupe de soldats britannique, comprenant les célèbres Ghurkas (unité composée exclusivement de Népalais). Il s'agit d'une opération de «nettoyage» d'envergure du secteur, et les Canadiens sont chargés de leur procurer un «appui feu», c'est-à-dire un support d'artillerie.


Au départ, les Canadiens doivent s'y rendre par la route, mais elle est minée à grande échelle et le commandement rechigne à faire précéder le convoi par un dispositif EROC (Husky et Buffale). Il faut qu'un Gritannique saute sur le même itinéraire pour qu'il consente à changer d'avis...

Dans la préparation, les soldats canadiens ne peuvent pas passer par la base de KAF où sont entreposées leurs tenues d'hiver. Pourtant, l'hiver est déjà bien installé dans la région où ils doivent être déployés. La nuit, la température y chute jusqu'à -15 ou -20 Celsius.

Leur campement, installé dans un champ boueux, est constitué d'une tente, de deux canons et d'un groupe électrogène. En revanche, aucun véhicule. Ils sont à pied. Impossible de filer en cas d'attaque massive ou même de se mettre à l'abri. Au fil des jours, leurs conditions de vie deviennent critiques. Ils doivent rationner le diesel, car leurs réserves s'épuisent. Heureusement, ils ont assez de rations et de bouteilles d'eau.

Revêtus de simples vêtements d'été, les hommes vivent un vrai calvaire. Il y a la neige, la pluie, la grêle, l'orage et le vent qui soulève la toile de la tente... Recroquevillés au fond de leurs tranchées, ils gèlent littéralement sur place, Ingénieux, ils s'entourent les pieds de sacs de sable pour les tenir au chaud, à l'abri de l'humidité, de l'eau et de la neige. «Nous étions trop gelés pour nous déshabiller nous-mêmes, se souvient l'un d'eux. Certains pleuraient tellement ils avaient froid. On a vraiment souffert pour le même salaire que ceux qui étaient bien au chaud à KAF (Kandahar Air Field). C'est difficile à avaler.

De vulgaires appâts, c'est ainsi que certains soldats se sentaient. Voici le témoignage de l'un d'eux, décédé depuis: «ON nous envoie sur une route où on sait qu'il y a des engins explosifs improvisés, et notre rôle consiste à aller les trouver, mais toujours en espérant ne pas sauter avec. On se promène afin que les talibans fassent feu sur nous pour pouvoir ouvrir le feu, mais en espérant ne pas tomber dans une grosse embuscade. Nous sommes des pions qu'on déplace n'importe où et qui n'ont pas tellement de valeur. Alors quelques pertes, c'est acceptable.» (Fabrice de Pierrebourg, Martyrs d'une guerre perdue d'avance, page 84 et 85)
Se faufiler à travers les mailles pour sauver sa peau. Humain contre humain, hommerie contre hommerie, fidèles contre fidèles.

Les forces armées de tous les pays achètent la mort. Les hommes et les femmes engagés dans ce processus sont des tueurs. Ce n'est un jugement ni négatif ni positif; c'est un état de fait. Tristement, ils sont à la solde d'individus d'arrière ligne qui dirigent leurs mouvements, planifient leurs attaques ou leurs retraites. J'essaie d'y aller doucement, parce que ces hommes connaissent aussi les décalages hiérarchiques de notre société. Ils représentent en effet un microcosme de notre civilisation globale. Le récit de De Pierrebourg le rappelle par les incidents qu'il choisit et commente. Les Canadiens sont à la base de l'échelle. De plus, dans cette base mercenaire, une autre hiérarchie s'installe du haut gradé confortablement attablé dans une douillette et relativement paisible cafétéria avec une ribambelle des spécialistes tous azimuts faisant la navette cinq ou six fois par année pour des permissions de deux à trois semaines entre la maison et leur rémunération bourgeoise afghane. L'infanterie, les piétons sans logis fixes, sert parfois de simple appât. Comme chez tous les autres membres de la force multinationale, les missions s'échelonnent du pelleteur au striker. On leur demande de devenir des cibles pour que les guerriers plus élevés dans l'échelle des valeurs, par l'implication de leur pays et son positionnement international ou simplement parce que la réputation qui les précède, tels les Gurkhas Népalais, garantit une action d'une cruauté et d'une efficacité déterminante.

Comment qualifier nos soldats? Des hommes armés avec une éducation formelle primaire, avec un courage cultivé aux médicaments et à l'alcool, avec un entraînement de base fonctionnel, mais spécialisé déficient. Ce sont des hommes; les autres, certains autres du moins, sont des machines. J'ai connu trois vétérans: deux du Vietnam et un du Koweït: un technicien brillant qu'une multinationale s'est empressée de prendre à son service même s'il avait une plaque de métal pour lui fermer le crâne; un chicano sympathique qui racontait les marécages contre les Congs comme des sorties du samedi soir; un Marine du Desert Storm de retour chez lui encore surpris de fouler le sol de son pays qui allait travailler dans le secteur du développement chez IBM. J'ai aussi rencontré un ancien de Corée qui faisait encore des cauchemars la nuit. Certains redeviennent des hommes; plusieurs doivent apprendre à vivre avec leur fantôme. Certains sont des travailleurs de la mort; d'autres sont des accidents de parcours qui se gavent d'hallucinogènes pour les colorer un peu.

Les Canadiens jouent les sitting duck parce que notre gouvernement les vend aux enchères comme du bétail pour remplir leur mission; cette mission étant de se négocier une place, la plus confortable possible, à la table des grands. Le gouvernement conservateur traite ses soldats piteusement en accord tacite avec un État major servile. La chair à canon ne se vend pas cher au marché.

Il faut s'attendre à une défaite en Afghanistan. Il faudrait commencer à sauver des vies. Il faudrait aussi commencer à mettre du personnel à la disposition des blessés: les physiques et tous les autres qu'une balle attend, une balle qui cette fois-ci leur partira de leur propre main.

29 octobre 2010

Pour Miriam, Ève, Laurence et Emma!



Je vous donne ces chansons porte-bonheur et vous souhaite une fin de semaine de rêve.





Ces mots libèrent les souvenirs de ma jeunesse et les propulsent vers vos rêves.


Bonne nuit, bons rêves....

28 octobre 2010

La magie de l'illusion



Tout n'est qu'illusion. N'importe quel magicien vous le dira. Tout n'est qu'illusion. Mais où se trouve l'illusion?

J'observai, la semaine dernière au Louvre, le buste d'Adrien, empereur de Rome. Vous savez déjà mon respect pour la grande auteure française Marguerite Yourcenar. Bien jeune, j'avais goulument absorbé l'Oeuvre au noir. Je ressentis quelquefois une certaine langueur à la lecture des Mémoires d'Adrien, bien que ses aventures me tinrent aussi captivé qu'un Malraux sur la Voie Royale en pleine brousse Thaï. Alors que je déambulais dans la section de la Rome antique, un buste attira mon regard: sa fiche d'identification arborait un numéro de référence au médiaguide pendant à mon cou. Juste avant de pitonner le numéro, en caractère gras rouge, je m'approchai pour lire le nom de ce personnage: Hadrien (76 à 138). J'avais sous les yeux ce personnage romanesque d'abord à mes yeux. Une barbe à la philosophe grecque que je n'avais qu'imaginée jusque-là correspondait parfaitement à la description de Yourcenar: sa volonté de mieux comprendre et absorber les principes des philosophes de la Grèce lui fit vouloir porter la barbe, chose absolument inusitée pour un empereur romain, qui, tous, avaient été rasés de près. Pas de surprise là; je m'attendais à cette présence.

Toutefois, au gré de mon observation et de l'écoute de  la discussion qu'en faisant une spécialiste de l'Antiquité sur le médiaguide, je fus captivé par cette tête massive. Je trouvai ironique cette pensée qui me vint au sujet de son regard, considérant que ce buste fit partie de ce nouveau procédé dans les sculptures romaines de ne plus peindre les pupilles, mais de faire un trou pour indiquer encore plus nettement la direction. Cet Hadrien avait non seulement la tête tournée vers la droite, mais ses yeux allaient eux aussi vers la droite. La posture prenait un rythme de spirale. Symboliquement, connaissant le recours aux superstitions des peuples de l'Antiquité, cette double droite éloigne systématiquement l'empereur du «sinister», le côté gauche donc de la mort et du mal, pour le camper solidement du côté «dexter», du droit et, incidemment, de la victoire. Mon cerveau se mit rapidement à créer quelques connexions avec cet homme que j'avais sous les yeux et celui que j'avais connu grâce au roman. Je mesurai la distance entre la réalité de la sculpture qui voulait, on la sait grâce à l'époque où ce marbre fut façonné, rendre avec une exactitude scrupuleuse tous les traits du sujet et mon illusion de cet Auguste.

L'illusion était maintenant isolée. Je pouvais la confronter. Je l'enrichis. Je suis retourné vers le roman avec une nouvelle information. Vous me direz que ce n'était que paresse de ne pas avoir pris la peine d'aller, comme vous le ferez ici, consulter une image de ce buste. Je vous répondrai que l'effet n'est pas le même. L'image, tel que vous pouvez l'étudier ci-haut, apporte des indices, mais ne touchera jamais à l'holisme du personnage. Le sculpteur, au-delà de la parole, permet au personnage de transpirer sa vie, de prendre forme corps et âme. L'illusion de la noirceur se colore. Dès lors, où au juste retrouve-t-on cette illusion maintenant? Avant la sculpture, elle se situait au cerveau. Le seul support disponible était au niveau du mot, de la parole, d'un texte qui tentait de proposer une vision, toujours abstraite dans sa substance, d'un homme. À partir du moment où les yeux ont fait parvenir au cerveau une référence concrète, la donne change. L'illusion fait un va-et-vient avec la cible. Elle joue selon un triangle de signifiant: le mot, le marbre et la réalité historique. Yourcenar devient le croupier qui distribue les cartes; celles-ci sont organisées selon le jeu privilégié; puis, les combinaisons commencent à s'orchestrer selon les événements.

Les mille et une illusions optiques procèdent du même ordre: observation, information, adaptation. On regarde un arrangement; on cherche l'information pertinente; on explique la réaction provoquée par la friction fiction/réalité. La magie opère dans la mesure où les données paraissent crédibles ou, du moins, suscitent un engagement de la part des individus disponibles. L'oeuf et la poule: pas de magie, pas d'illusion; pas d'illusion, pas de magie!

Tantôt, je retournerai vers le roman pour lire quelques aventures supplémentaires. J'ai hâte; je verrai un Hadrien sous une magie différente. Il fait dorénavant image et vérité.


27 octobre 2010

Paris suite... Juste le courage d'affronter.



Je viens d'entrer dans un p'tit café à l'intersection de Blanqui et Soeur Rosalie : Chez Eugène. Plus ou moins 14 h; vous servez toujours les petits déjeuners? Oui, ouii, ouiii! Entrez, c'est plus chaud à l'intérieur; c'est frisquet c'matin, lance le garçon, asiatique tout en génuflexion de la tête comme les anges-tirelire du sanctuaire. Bon parfait! J'entre. Pour deux? Pour deux! Julie et moi, on s'installe à la table à peine assez large pour recevoir notre Voir et deux espressos tassés.

— Deux déjeuners s'il vous plaît.
— Finis les déjeuners! Plus de croissants ni rien...
Style too bad, tu r'viendras... Le garçon de table s'éloigne de quelques pas, il se retourne :
— Mais tu peux avoir une omelette à ce que tu veux. Avec un sourire un peu complice.
— Je vais prendre une baguette au bleu.
Je veux dire un morceau de baguette au bleu.
— Oh! Une baguette?... Au bleu?...
La bouche en flute, les yeux qui roulent, dit assez fort pour que la moitié du café entende.
— Bon, oui, un morceau de...
— Bien sûr. Tout de suite.

Julie a pris une omelette. J'ai englouti mon bleu de campagne. Du début à la fin du repas trois garçons se sont occupés de nous. Le dernier avec l'addition, complètement dosé par une cliente tirée aux quatre épingles, reçut mon merci et courage avec un merci plus qu'amical.

On targue les Parisiens de froideur, de snobisme. Je les ai trouvés affairés, attentifs et surper sympathiques.

À quoi ça rime tout ça?
À la place Pompidou!

La place Pompidou, la cathédrale des tuyaux, la raffinerie, renferme une des plus belles collections d'oeuvres contemporaines : 60 000 oeuvres qui font le carrousel entre les sous-sols et les galeries. L'équipe décida d'accrocher Elles : 228 créations de femmes. Sachant qu'à peine 2 % des oeuvres exposées dans les musées d'art mondiaux proviennent de créatrices, Paris, par la voix de sa galerie d'art contemporain, fait un pied de nez monumental à tous les conservateurs trop conservateurs pour voir la lumière au bout de leur chauvinisme.

Cet accrochage a aussi le mérite de totalement déstabiliser. En tant qu'homme et amateur d'art très naïf et primitif, je suis toujours en train d'organiser mes sensations après cette fulgurante cascade de morceaux de chair taillés dans le vif. Les thématiques sont habituellement traditionnelles; comment réinventer la roue? C'est décidément dans la texture et l'interprétation que nous nous retrouvons devant un phénomène d'une force tellurique. Plusieurs oeuvres viennent chercher un profond malaise quand ce n'est pas une culpabilité intenable qui fait tourner la tête.

Voilà Paris : pas distant et froid; lui-même et toujours sur l'arête du précipice. Toujours l'invitation à prolonger le risque de se dévoiler.

Mon garçon de table de Chez Eugène me retourna un sourire clin d'oeil de complicité; les femmes du monde, au front du niveau 5, m'ont foutu des baffes et offert leur âme devant lesquelles me prosterner.

26 octobre 2010

Zola et le Louvre

Je ne pensais jamais retrouver mon ami Zola entre les murs du Louvre. Pourtant, il y était. En entrant dans le salon du secrétariat d'État, le luxe outrageant me rappela la couverture du Folio classique «Son excellence Eugène Rougon», oeuvre de Charles Giraud, Salle à manger de la princesse Mathilde.

«L'entrée dans la salle à manger fut d'une grande pompe. Cinq lustres flambaient au-dessus de la longue table, allumant les pièces d'argenterie du surtout, des scènes de chasse avec le cerf au départ, les cors sonnait l'hallali, les chiens arrivant à la curée. La vaisselle plate mettait au bord de la nappe un cordon de lunes d'argent; tandis que les flancs des réchauds où se reflétaient la braise des bougies, les cristaux ruisselants de gouttes de flammes, les corbeilles de fruits et les vases de fleurs d'une rose vif, faisaient du couvert impérial une splendeur dont la clarté flottante emplissait l'immense pièce [...] C'était une approche presque tendre, une arrivée gourmande dans un milieu de luxe, de lumière et de tiédeur, comme un bain sensuel où les odeurs musquées des toilettes se mêlaient à un léger fumet de gibier, relevé d'un filet de citron.» (Émile Zola, Son Excellence Eugène Rougon, page 192)


Alors que Paris de gauche, Paris syndicaliste, déambulait dans les grandes avenues pour dénoncer les mesures du Gouvernement pour modifier les règles de retraite des travailleurs, cette entrée dans cette luxueuse orgie qui fut début XXe, le quotidien de la classe dirigeante de la France me secoua et colla à mes pensées l'auteur du J'accuse et de la Terre, et de l'Assomoir. Il avait aussi placé les pièces avec La Fortune de Rougon et la Curée. Cette oeuvre monstrueuse, digne des dénonciations de Jaurès, prenait vraiment tout son sens. Quelques heures auparavant, quittant le grand boulevard Germain des Prés, contournant les cinq étoiles et les Maserati, sur François Ier, je passai devant Dior, Gauthier et Cartier pour ne nommer qu'eux en me disant que les manifestants se trompaient sans doute de cible et de rue. Les casseurs devraient laisser les autos des citoyens des boulevards tranquilles et se promener dans les arrières où se trouvent leurs véritables despotes.

Quand nous dérivons parmi les artéfacts de l'histoire, notre vision se trouble parfois; elle se dédouble pour coller la réalité muséale à celle réelle du quotidien. C'est exactement ce que Zola a fait: il nous a promenés de roman en roman à travers une société où le riche abusait et où le pauvre bouillait dans une marmite dont le couvercle sautillait de plus en plus fortement. Les représentants de l'UMP répètent à toutes les occasions que le mouvement de grève s'essouffle. Il a raison. Mais la colère, souvent sous la forme du cynisme, elle, ne décolère pas. Je lisais aujourd'hui que la France est suivie par les autres membres de l'Union qui veulent faire le même ménage dans les retraites. Il ne faudrait pas que les autres chefs d'État oublient la force phénoménale que la résistance française avait prise durant Vichy. Tout comme d'ailleurs, la Maison blanche devrait se souvenir de Paul Revere et du Tea Party. La gangrène n'attaque jamais le peuple; elle ronge toujours les profiteurs de quelque acabit qu'ils soient.

En me promenant dans le Louvre, en étudiant les empereurs romains, les appartements royaux, les baudruches et les volutes en plâtre de la Directoire, ce sont les arches et les énormes blocs de schistes de la fortification médiévale de ce monument qui m'ont fait conclure que tôt ou tard ce n'est pas la réflexion d'un événement sur un support artistique qui change le monde, c'est la substance qu'il transcende. En effet, la Vénus de Milo n'est finalement qu'une oeuvre plutôt banale et relativement mal foutue qui doit sa gloire à des circonstances fortuites, tout comme la Joconde, loin d'être la meilleure toile de l'artiste doit aussi sa célébrité à un concours de circonstances; son sourire béat fait penser qu'elle réalise bien la chance qu'elle a d'avoir été au bon endroit au bon moment...

Tel n'est pas le cas pour la Victoire de Samothrace: devant cette sculpture, il faut s'incliner. Elle force l'imaginaire au respect. C'est Rougon devant Lantier sans l'ombre d'un doute sur le vainqueur du duel.

25 octobre 2010

Je me suis trouvé!




À ma grande surprise, je me suis trouvé, là, au milieu du trafic d'une place banale, dans le cahot habituel du trafic, des piétons jacassant et des cafés souriant. Je sortais de la bouche du métropolitain mon havresac sur le dos; je cherchais la rue de mon hôte: Soeur Rosalie. Je ne me suis pas reconnu tout de suite. Je me suis littéralement buté contre moi. Soudainement, la réflexion s'est évanouie: je m'étais jumelé.

J'avoue qu'au départ, tout semble différent. Ce double ne bouge pas nécessairement toujours au même rythme. Il veut aller à droite, continuer, lever la tête, rire, foncer ou céder le passage; il craint de rater le bus, l'autre s'en balance; il s'arrête devant une maison de chambre qu'il trouve plutôt originale, mais l'autre soupire de la perte de minutes précieuses perdues pour le prochain site... Rapidement, tout redevient calme, et on s'entend merveilleusement: deux dans un. Je l'ai aimé tout de suite... On ne s'était jamais rencontré; on se connaissait depuis toujours.

Paris n'est pas la France. Il est la référence, elle est l'enveloppe. La France que je connaissais suivait de paisibles cours d'eau dans des vallées bucoliques. Comme Troyat le décrit dans le premier tome Des semailles et des moissons, seul un accident de parcours projette ces villageois vers les entrailles de l'Histoire. L'arrière-pays, les arrière-pays, ma foi, sont trop intimement liés dans la fabrique du patrimoine pour encadre leurn propre passé Leur évolution baigne sagement ses cressons dans la source. Toutefois, comme son Amélie qui s'installe à la ville, tout bascule dans Paris. Les chocs de la population forcent l'édification de crans d'arrêt. Les mouvements massifs, sur le principes de plaques tectoniques, forcent le passé à s'accrocher. Les musées poussent; les galeries accumulent; les bâtiments, du moins leur face externe, sont protégés; on décoiffe les ruelles de briques cachées et on les prolonge. La ville millénaire chevauche ses résumés de civilisation comme autant de villages rasés dont on cherche à protéger l'essence. En effet, on sent bien que c'est au coeur de cette conservation que se trouve son âme. Notre vie n'a plus aucun sens si elle ne garde de référence que la vibration éphémère de quelques générations. Les racines sont beaucoup plus profondes; et combien plus essentielle! Et à ce besoin, laVille lumièree excelle.

En face à son étroitesse physique, elle conserve jalousement ses vestiges patrimoniaux. Ils sont objets, documents, lieux, personnages, quartier; même les fantômes jouent dans des drames sans âges. Cette métropole mondiale de la culture francophone qui assume depuis Richelieu le contrôle linguistique, politique et créatif de tous les parlants français de la Terre par ses lumières, est bicéphal : en père, elle demeure juge incontesté du destin; en mère, elle ne coupe jamais complètement le cordon ombilical. Des quatre coins de l'univers, c'est en effet encore d'elle que l'on demande un imprimatur, une décoration, une publication, une reconnaissance. C'est notre Mecque!

En refusant cette interprétation, nous sommes devant deux choix: nous acceptons que notre souche fondamentale soit issue directement du territoire et donc des populations indigènes originelles; ou nous devenons une population anecdotique d'à peine quelques centaines d'années, totalement orpheline en cultivant l'espoir que les centaines d'années continueront à s'additionner pour un jour espérer qu'elle soit contenue dans l'univers culturel mondial.

J'ai découvert mes parents biologiques! J'ai deux familles culturelles issues de deux univers diamétralement opposés: je signe l'armistice entre la nature et la civilisation.


14 octobre 2010

Zadig et après... Lumières!


Je viens tout juste de relire Zadig de Voltaire. Une toute petite novella dans laquelle le célèbre essayiste raconte les aventures d'un hère dans les univers bizarres de la société orientale; en fait aussi orientale que sont les lettres persanes de Montesquieu sont arabes. Je cherchais, pour tout vous dire, un thème pour vous plaire avant de vous quitter pour une semaine. Je pars pour Paris. Qui l'eut cru? Ma conjointe et moi prolongeons nos horizons; il fut un temps où nous profitions de la relâche pour voir le Canada. Je me rappelle très bien une très belle semaine à St-John's, Terre-Neuve; j'étais même revenu avec une tuque des défunts Maple Leaf de la ligue américaine. Bon, cette fois, c'est Paris en pleine révolte des retraites.

Je n'ai pu trouver de citation satisfaisante, pas plus qu'un passage particulièrement pertinent. Chez Voltaire, tu cliques ou pas. Comment le saisir en quelques phrases? On a rapidement le sentiment que la partie ne représente absolument pas le tout :
« Puisque j'ai essuyé, dit-il, un si cruel caprice d'une fille élevée à la Cour, il faut que j'épouse une citoyenne. Il choisit Azora, la plus sage et la mieux née de la ville; il l'épousa et vécut un mois avec elle dans les douceurs de l'union la plus tendre. Seulement, il remarquait en elle un peu de légèreté, et beaucoup de penchant à trouver toujours que les jeunes gens les mieux faits étaient ceux qui avaient le plus d'esprit et de vertu. » (Voltaire, Zadig, page 8)

Elle avait tort assurément. Zadig en pâtit quelque temps. Il finit toutefois par réaliser qu'il était bien difficile, et compliqué, de porter des jugements justes sans récupérer des conséquences aussi injustes que cruelles. Il s'y fit; il devint de plus en plus sage.

Après quelles expériences s'assure-t-on de la tranquillité d'esprit? Aucune.

« On demanda ensuite : Quelle est la chose qu'on reçoit sans remercier, dont on jouit sans savoir comment, qu'on donne aux autres quand on ne sait où l'on est, et qu'on perd sans s'en apercevoir?
Chacun dit son mot, Zadig devina seul que c'était la vie... C'est bien dommage, disait-on, qu'un si bon esprit soit un si mauvais cavalier »

On ne peut faire plaisir à tout le monde en même temps tout le temps. Je m'en vais à Paris pour voir si j'y suis. Si je me trouve, je vous l'avouerai; sinon, je vous parlerai de mes notes...

L’ignorance et la docilité





Cet article de Nathalie Collard sur Cyberpresse illustre une réalité désolante: l'ignorance. En tant que professeur de français - je voudrais bien dire littérature, mais le ministère me coupe cette compétence - au collégial, et privé en plus, je suis constamment surpris par l'ignorance de mes étudiants.

Mes étudiants ignorent tout de la vie, tout de l'histoire, tout de la géographie, tout sur tout. Ils s'imaginent connaître une ou deux plateformes de réseautage; ils pitonnent allègrement sur leur cellulaire; ils naviguent dans leur dériveur à essence; ils travaillent pour se payer des vêtements griffés. Un univers totalement calqué sur la superficialité. Je ne les blâme pas. Leurs parents les ont confiés au soccer et aux séances de danse; leur écoles primaire ont fait de leur mieux avec l'alphabétisme et la politesse; les secondaire les a enfilés dans les cadres ministériels. Ils se retrouvent au collégial après trois ou quatre visites guidés dans un musée du coin, sept ou huit voyages organisés dans des marchés aux puces et quelques matinées au Théâtre Denise Pelletier. Maintenant, les guirlandes, c'est bien fini; on s'attaque aux compétences sérieuses qui feront d'eux de vrais bons outils sociaux efficaces. Demain, ils seront médecins, architectes, ingénieurs, techniciens, opérateurs, contrôleurs, physiciens, chimistes, biologistes, et aussi professeurs et éducateurs. Ils seront notre société en marche... arrière. Pas qu'ils changeront la donne; nous y sommes déjà: comme le fait remarquer monsieur Dumont:

«Je trouve que les journalistes forment une meute naïve, lance-t-il sans hésiter. Ils sont agressifs quand il y a une nouvelle, mais, sinon, c'est étonnant de voir à quel point ils se font remplir comme des valises.»
«La mobilité et l'inexpérience des journalistes sont deux facteurs qui expliquent cette naïveté, selon Mario Dumont. «Avant, les reporters politiques étaient très expérimentés, dit-il. Ils connaissaient leurs dossiers à fond, on ne pouvait pas leur en passer une. Ils connaissaient l'histoire, pouvaient parler de toutes les rencontres constitutionnelles, etc. Aujourd'hui, les nouveaux ne connaissent rien. J'en ai déjà rencontré qui ne savaient même pas que j'étais démissionnaire du Parti libéral du Québec.»


Si les spécialistes de l'information ne reçoivent pas durant leur formation une solide base de connaissances générales sur leur société non plus que la curiosité d'en apprendre toujours plus, nous nous retrouvons décidément dans un cul-de-sac chronique. Ils sauront un tas de choses bien sûr. Un très bon ami enseigne les communications dans mon collège, et j'aimerais posséder la moitié de son répertoire de compétences en journalisme. Son enseignement, de même que celui de son équipe, fait des merveilles. Il n'en demeure pas moins que dans le monde de l'éducation, c'est le ministère qui gère les compétences; le marché ouvert que représente la compétition de nos jours au niveau de la formation se balance totalement des connaissances culturelles et sociales de base; à la limite, les employeurs semblent tout à fait heureux d'engager des pare-chocs bien nickelés qui iront transmettre les brioches matinales, les salades du jour et les ragoûts vespéraux. Belle tenue, belle gueule, dents blanches, paroles creuses, réflexion nulle, radotages rentables. Ne blâmons pas les jeunes! Ils sont formés pour le marché du travail. Regardez ce qui arrive au Journal de Montréal en lockout depuis bientôt deux ans. Le journal augmente son tirage. Le lectorat est aussi débile que les rédacteurs.

J'écoutais la semaine dernière un débat à l'Assemblée nationale, pas le cirque à Québec, encore moins la foire communale à Ottawa, la vraie, à Paris. Absolument révoltant toute la magouille politicienne française; toutefois, les députés qui s'enguirlandaient à qui mieux mieux lançaient des noms célèbres de l'histoire mondiale à l'appui de leur argumentaire, des moments historiques marquants, des citations littéraires de grands écrivains. Pas Charest, Normandeau, Marois ou les louveteaux qui nous offriraient cette mouture culturelle. Pas besoin! Le bon peuple ne comprendrait pas le premier mot de leurs harangues. Nos coups de gueule restent dans le familier, pas de décorum par peur d'être targué de cultivé. En plus de la corruption, ce serait la mort certaine.

Dernièrement, mon directeur général nous demandait de lui signaler les plus grands dangers qui guettent notre collège. Je ne lui ai pas répondu; je le ferai ici : la bêtise. Eh oui! Monsieur le directeur, la bêtise. Tout le monde se trouve dans le même bateau de la facilité et tout le monde se tord le chignon pour attirer le plus de jeunes possible. Comment? En multipliant les savonnages publicitaires. Viens chez nous, on s'aime tellement et on t'aimera tellement. Viens nous voir tu vas tellement t'amuser. Viens, viens, viens vite, il ne reste plus beaucoup de place. Viens chez nous, tu vas t'amuser et on s'occupe de toutes tes faiblesses, les psychologiques, les sociales, les financières, les dyslexiques, les cotes R…

Mais alors, qu'est-ce qu'il va apprendre notre jeune? Quoi? Pardon? L'analyse littéraire et la dissertation critique pour l'Épreuve uniforme; les math's pour la Polytechnique; la bio pour U de M; l'économie pour l'UQTR; IHotel pour mon futur patron; la suite Office pour les rapports à la direction… La culture? La quoi? Ça ne donne rien ça. Pis, j'en fais en philo, pis cé platte à mort. L'histoire, c'est fini. Je connais ma mère et peut-être mon père, j'en ai assez. Il semblerait que la cote R nuise à la transmission des connaissances. Vraiment? Voilà bien le dernier de mes soucis. Tant que le ministère gérera ma classe et toutes les autres, nous demeurons les esclaves de la facilité et de la standardisation à outrance. Pour le pire…

Eh oui, monsieur Dumont. Vous avez paru pitoyable lors de votre passage à l'opposition officielle. Peut-être aviez-vous trop de culture générale pour les journalistes... et pour nous! Allez, prenez donc le prochain Airbus d'Air France...

(Pour mes amis de droite, mais les personnages peuvent changer de rôle)