12 septembre 2010

Les neurones de la lecture


Revoici Stanislas Dehaene avec les neurones. Cette fois, il décrit les impacts du langage écrit sur le cerveau. Voici donc les neurones de la lecture.

L'enfant arrive aux mathématiques avec un bagage non négligeable, mais si parfois négligé. En effet, l'enfant possède déjà un niveau relativement élevé de lecture, donc le cerveau a appris le décodage. Toutefois, ce décodage a amené le cerveau à modeler certaines de ses activités pour « lire » le texte. Nous voyons que l'oeil qui lit envoie des stimulations bien spécifiques à travers le nerf optique pour permettre au cerveau de faire du sens avec les symboles transmis par les yeux et d'entamer une conversation entre les deux sphères du cerveau. Voici le résumé de la communication que Dehaene a donné sur Canal Académie.

«Si l’enfant possède d’emblée une intuition des chiffres, ainsi que Stanislas Dehaene le démontre dansla Bosse des Maths, la lecture n’est pas innée : elle requiert un véritable apprentissage qui nécessite temps et patience. L’homme n’était pas « prédestiné » à la lecture. Son pendant nécessaire, l’écriture, a été créée de toutes pièces par les babyloniens il y a 5400 ans... L’alphabet apparaît il y a 3800 ans. Peu de temps, en comparaison avec l’histoire de l’évolution et l’apparition de l’homo sapiens, il y a quelques centaines de milliers d’années. 
Le cerveau humain possède un certain patrimoine génétique, prédéfini. Si le cerveau est malléable, élastique, il ne l’est que dans une certaine mesure. De nombreux philosophes empiristes considéraient auparavant que le cerveau était une ardoise vierge où s’impriment les données de l’environnement naturel et culturel. Cette théorie prône l’avènement du relativisme culturel et de la plasticité généralisée du cerveau. Le cerveau se serait « modelé » pour recevoir l’écriture et la lecture. 
Pronostic erroné, ainsi que l’imagerie cérébrale a pu le démontrer. Stanislas Dehaene parle plutôt de « recyclage neuronal » : au fil des siècles, le cerveau a adapté ses capacités, converti son sytème visuel, pour reconnaître l’écriture. Le patrimoine génétique a peu évolué au cours de l’histoire, mais nous avons adapté nos capacités inhérentes à nos besoins. 
« Le cerveau n’a pas eu le temps d’évoluer sous la pression des contraintes de l’écriture, c’est donc l’écriture qui a évolué afin de tenir compte des contraintes du cerveau ». 
Comment le cerveau peut-il traiter l’écriture et déchiffrer ses messages pour leur donner un sens ? En fait, rétine et cerveau travaillent de concert pour permettre la lecture. 

Dans un premier temps, le centre de la rétine reçoit l’information visuelle - on parle de la fovéa-. Etonnamment, la fovéa n’occupe que 15° du champ visuel, or c’est la seule zone utile à la lecture ! 
Techniquement, chaque portion d’image est reconnue par un photorécepteur distinct. La fovéa est très étroite, nous ne pouvons reconnaître que 7 à 9 lettres à la fois. Sans même en avoir conscience, nous lisons par saccades. Stanislas Dehaene l’explique, hormis des pathologies oculaires, peu importe la taille des caractères : « le cerveau adapte la distance parcourue par l’oeil à la taille des caractères ». 
Au fond, « la lecture n’est qu’une succession d’aperçus du texte, qui est appréhendé presque mot à mot ». Au final, si l’on peut optimiser quelque peu sa vitesse de lecture, l’homme ne pourra jamais dépasser un certain rythme sans manquer des informations et « perdre des mots ». En moyenne, les bons lecteurs lisent 400 à 500 mots par minute. Notre capteur rétinien permet difficilement de dépasser ce chiffre quasi optimal. 
« Où » la lecture trouve-t-elle son siège dans le cerveau ? L’imagerie cérébrale, plus précisément l’IRM (i.e. imagerie par résonnance magnétique) fonctionnelle démontre l’importance du lobe occipito-temporal gauche dans l’apprentissage de la lecture - pour une idée plus précise, ce lobe se situe vers l’arrière de la tête, derrière l’oreille gauche, voir le document ci-dessous -. « Toutes les personnes étudiées montrent une activation de la même région [cérébrale] au cours de la lecture »...« Nous possédons une région de la forme visuelle des mots, et elle se retrouve toujours au même endroit ». Et même chez les lecteurs de l’hébreu ou de l’arabe, qui se lisent de la droite vers la gauche, la localisation cérébrale de la lecture est identique. 

Les Neurones de la lecture, page 111.
Les Neurones de la lecture, page 111.
Parmi les troubles concernant la lecture, la dyslexie mobilise la recherche. Stanislas Dehaene y consacre tout un chapitre de son ouvrage. Il la définit comme « une difficulté disproportionnée d’apprentissage de la lecture, qui ne peut s’expliquer ni par un retard mental, ni par un déficit sensoriel, ni par un environnement social ou familial favorisé ». En bref, « tous les mauvais lecteurs ne sont pas dyslexiques ». 
Il est même aujourd’hui avéré que la dyslexie proviendrait d’une désorganisation anatomique du lobe temporal et d’une altération de ses connectivités -plus de détails dans l’ouvrage de Stanislas Dehaene-.
Parfois également, les très jeunes enfants qui apprennent à écrire le font « en miroir », c’est à dire indifféremment de la droite vers la gauche comme ils le feraient de la gauche vers la droite. La dyslexie n’est pas en cause ! Il s’agit souvent simplement de la conséquence naturelle de l’organisation des aires visuelles (symétrie naturelle à l’être humain). 


Les Neurones de la lecture, page 306
Les Neurones de la lecture, page 306
Autant d’aspects abordés par Stanislas Dehaene dans cette émission, et développés dans son ouvrage les Neurones de la lecture, paru chez Odile Jacob.» 
L'étude de la littérature ne peut ignorer cette approche neurale. Dès que nous pénétrons dans cette dialectique cerveau/oeil/décodage, nous touchons l'interprétation. Les connexions électriques que notre cerveau opère pour créer du sens pourraient passer à un niveau second. Le mot lu, la phrase comprise en dénotation, nous savons tous que les auteurs, et dans une certaine limite tous les auteurs littéraires ou non, ne peuvent écrire sans atteindre deux niveaux : le premier ne vise que la transmission directe d'un message; le second qui sort de la lettre si on peut dire transmet un code autre qui se trouve plutôt du côté de l'esprit, du subliminal. En ce sens, je reprends un exemple de Dehaene. Il parle de la lecture en miroir que le cerveau fait automatiquement, sans entraînement : lorsque l'oeil voit une tasse de café, que l'anse soit à gauche ou à droite, le cerveau enverra le même message : tasse de café. Dehaene prend cet exemple pour expliquer les premières productions écrites des enfants qui contiennent souvent des lettres inversées ou même des mots inversés. Le cerveau fait là un geste routinier, normal. La lecture et l'écriture brisent ce réflexe; il forcent le cerveau à ne voir qu'un côté des choses puisque les mots ne peuvent être inversés ni à l'écriture, ni à la lecture. Je pousse plus loin. Le réflexe de miroir, si nous le collons sur une lecture mécanique voudra résoudre le message premier; mais on peut sans doute le forcer à voir un second message, un message plus obscure, plus subtil. C'est à ce niveau que l'analyse littéraire devient un geste à apprendre qui n'est pas facile. Il faut désapprendre une lecture pour faire l'apprentissage d'une autre qui, celle-là, est codée dans des connotations, dans un sens second, fruit, non plus d'un assemblage de mots à l'intérieur d'une syntaxe normale, mais cachée dans les détours sémantiques de l'assemblage propre à une section du texte. En quelque sorte, c'est le jeu de l'ironie: un sens littéral et un sens suggéré.

Bonne lecture!

11 septembre 2010

Stanislas Dehaene à Canal Académie


«Le saviez-vous ? Les animaux ont une capacité arithmétique mais leur calcul mental ne permet pas de « visualiser ». Les animaux comptent comme nous, mais ils comptent « flous »...»
 Stanislas Dehaene, chercheur en psychologie cognitive au laboratoire d’Orsay à Paris, décrit habilement la dynamique mathématique dans la vie humaine. L'émission d'une cinquantaine de minutes enregistrée par Canal Académie ne cesse de surprendre.


Un enfant de quelques jours à peine, par des procédures soniques, comprend les bases de calcul. Ces compétences sont innées. Nous démarrons dans la vie avec la bosse des mathématiques. Bien sûr, comme la dyslexie langagière, nous trouvons la dyscalculie mathématique.


Parmi les remarques intéressantes, Dehaene mentionne que l'éducation joue un rôle majeur, plus que la biologie, dans le développement des compétences mathématiques. Il mentionne que les Japonaises deviennent supérieures en mathématiques aux hommes américains et dépassent même leurs concitoyens du Japon; l'éducation nipponne a donc découvert une méthode d'apprentissage plus efficace et asexuée.

Autre élément intéressant : les additions et soustractions font appel à la logique, alors que les multiplications et les divisions font plutôt appel à la mémoire. Donc, nous comprenons mieux le jeu de l'apprentissage. Si la mémoire est stimulée de façon efficace, si l'enfant est situé dans un climat propice et si le soutien au développement de ses capacités mnémoniques est adéquat, sa performance mathématique sera supérieure.

Il mentionne aussi le fait que la langue française est assurément une de celles qui, par le nom qu'elle donne à ses nombres (douze, vingt, quatre-vingt-treize...), rendent l'introduction aux chiffres et, donc, aux nombres et à leur calcul, la plus difficile. En effet, il n'existe aucune logique propre aux nombres; en chinois ou en japonais, les nombres suivent une logique du début à la fin : dix deux, deux dix quatre, neuf cent dix cinq, etc. Il n'y a pas de création de nom de chiffres arbitraires, il s'agit toujours d'une combinaison logique des dix premiers chiffres.

Je vous parlerai demain de ce même psychologue qui, cette fois, décrit son périple cérébral à l'intérieur des neurones du langage.



10 septembre 2010

Earphones' friday!


It's this time again...

Stand up and shout: WE WILL ROCK YOU!



Oh... so nous autres...
Sing along...




Bon vendredi nuit! Samedi pas loin...

9 septembre 2010

Quelle magnifique nouvelle!



Enfin, nous pouvons recommencer à enseigner.

Madame Normandeau, ministre de l'Éducation du Québec — j'ai toujours préféré cette dénomination aux aboiements divers qui suivirent — décrète que les compétences transversales ne seront plus évaluées. Je vois déjà les sirupeux des hautes sphères pédagogiques se branler de déception. Encourager par une des plus stupides, inutiles et outrancièrement bureaucratiques réformes de la formation des maîtres, ils régnaient en chouettes nocturnes hululant au rat. Honnêtement, j'exulte; je peux me concentrer sur ma matière.

Il reste maintenant à s'attaquer à la multiplication exponentielle des cas de déficience de tout acabit et de mésadaptation de tout crin pour assainir mon travail. Viendra ensuite la responsabilisation des parents; mais, bon, faut pas trop leur en demander, ils sont encore au 5 à 7...

Allons, allons, souriez un peu. Je m'amuse. Je ne suis pas sérieux. Pensez-vous! Je m'amuse. Tout le monde, il est beau, tout le monde, il est gentil!

N'empêche que ce matin, devant mes 33 étudiants, je me suis régalé. J'ai parlé de la littérature du Moyen Âge, et on a ri, pouvez pas vous imaginer. Rire est trop faible. On s'en tapait des bonnes. Comme la carte à l'envers de Boucheron, et la cathédrale en suie de Legnica, et les buffets chinois... Je m'suis dit: « Tu es vraiment super, bonhomme! » Je dois vous mentionner que je connais bien ma matière; ça aide. Et comme j'enseigne au collégial, mes chances d'enseigner dans ma compétence sont meilleures. Je ne changerais pas ma chemise pour celle d'un prof du secondaire : premièrement, la discipline, pas capable, j'ai déjà essayé; puis, les heures, c'est beaucoup trop. Mon beau-père trouve pas, mais moi si; deux mois de vacances pour ce calvaire, c'est pas du bonbon, c'est le minimum vital. Pas surprenant qu'à cinquante tu es fini. Comme tu n'es pas à SQ, que, même si tu grèves ou que tu te déguises en clown pendant deux ans, tout le monde s'en balance; tu gagnes ce qu'on veut bien te donner et tu te mets à 80, à 60, et les dernières années à 50 % pour crever 10 ans sous la moyenne, fini bâton.

Vous amusez-vous autant que moi? Capotant comme disent mes jeunes. Vous savez, mes deux passions, à part ma blonde et mes filles, ce sont mes jeunes et la littérature. Plus chanceux, tu meurs. Alors très chère Nathalie, tu mets de la crème sur mon grilled-cheese; c'est encore pas mal indigeste comme système de formation notre patente, mais tu la rends un peu plus mangeable... À moins que mon âge avancé ne m'ait habitué aux reflux gastriques de l'Assemblée et aux flatulences de la salle du Conseil.

8 septembre 2010

Remettre les pendules à l'heure



La mort remet les pendules à l'heure. Un ministre meurt; des tas de ministres et de députés se mettent à pleurer.

Il a donné sa vie pour la politique : quelle connerie; il aurait dû la donner à sa famille. Non? À ses amis? À la limite, à lui-même! Donner sa vie pour son travail, pour son ambition. Qu'est-ce que cette magnanimité? Ce sacerdoce au service public. Cet apostolat pour accomplir, pour sauver, pour remplir sa mission?

Je me souviens la première fois où j'ai éclaté en sanglots à la perte d'une personne qui venait de mourir, une consoeur. Je l'aimais bien; je ne la connaissais pas vraiment; je la côtoyais, la saluais, lui souriais, échangeais quelques mots avec elle. J'entre au travail le matin; je vois la note de service sur le babillard de l'entrée; je me retourne et me dirige le plus rapidement possible vers mon bureau; je déverrouille; j'ouvre; je ferme; et voilà, les gros sanglots. En rétrospective, ce que je pleurais n'était pas tellement la perte de cette consoeur, c'était ma pendule qui se mettait à l'heure : Y a-t-il quelque chose que tu devrais faire avant que tu partes les pieds devant, toi? Et la commande est tellement lourde, que tu mets ça de côté au plus vite. Mais le coup est donné tout de même. Le tic tac est parti. Il ne s'arrêtera plus.

Léo Ferré
NE CHANTEZ PAS LA MORT
Texte de Jean-Roger Caussimon

Ne chantez pas la Mort, c'est un sujet morbide
Le mot seul jette un froid, aussitôt qu'il est dit
Les gens du "show-business" vous prédiront le "bide"
C'est un sujet tabou... Pour poète maudit
La Mort!
La Mort!
Je la chante et, dès lors, miracle des voyelles
Il semble que la Mort est la soeur de l'amour
La Mort qui nous attend, l'amour que l'on appelle
Et si lui ne vient pas, elle viendra toujours
La Mort
La Mort...

La mienne n'aura pas, comme dans le Larousse
Un squelette, un linceul, dans la main une faux
Mais, fille de vingt ans à chevelure rousse
En voile de mariée, elle aura ce qu'il faut
La Mort
La Mort...
De grands yeux d'océan, une voix d'ingénue
Un sourire d'enfant sur des lèvres carmin
Douce, elle apaisera sur sa poitrine nue
Mes paupières brûlées, ma gueule en parchemin
La Mort
La Mort...

"Requiem" de Mozart et non "Danse Macabre"
(Pauvre valse musette au musée de Saint-Saëns!)
La Mort c'est la beauté, c'est l'éclair vif du sabre
C'est le doux penthotal de l'esprit et des sens
La Mort
La Mort...
Et n'allez pas confondre et l'effet et la cause
La Mort est délivrance, elle sait que le Temps
Quotidiennement nous vole quelque chose
La poignée de cheveux et l'ivoire des dents
La Mort
La Mort...

Elle est Euthanasie, la suprême infirmière
Elle survient, à temps, pour arrêter ce jeu
Près du soldat blessé dans la boue des rizières
Chez le vieillard glacé dans la chambre sans feu
La Mort
La Mort...
Le Temps, c'est le tic-tac monstrueux de la montre
La Mort, c'est l'infini dans son éternité
Mais qu'advient-il de ceux qui vont à sa rencontre?
Comme on gagne sa vie, nous faut-il mériter
La Mort
La Mort...

La Mort?...

Je plains sa compagne et ses enfants. Ce père a préféré la politique jusqu'à sa tombe. Il les adorait sans doute. Mais le temps qu'il ne leur a pas donné, il ne reviendra pas. Le service national qu'il recevra arrive trop tard; il y en a un qui aurait dû lui botter le derrière pour qu'il rentre chez lui. Ah! Les missionnaires. What a strange breed!

7 septembre 2010

Parlez-moi du XVe



Un livre énorme intitulé Histoire du monde au XVe siècle, sous la direction de Patrick Boucheron, présente une mappemonde inversée. Preuve concrète se trouvant à la page 14 de ce mastodonte de 893 pages : une carte du monde vu de l'Océanie; le Sud vers le haut. Le débat est lancé.

«...De quel devenir du monde le XVe siècle aura-t-il été l'atelier? On se renierait à ne pas imposer le pluriel : “devenirs” et “ateliers”, car tout l'effort ici consenti revient bien à défataliser le cours d'une histoire qui n'est pas encore l'inévitable prologue à l'occidentalisation du monde. D'autres mondialisations étaient alors possibles... » (page 28)

Le Moyen Âge fut lancé par des peuplades austères, pour ne pas dire primitives: Les Francs, Burgondes, Wisigoths, Angles et autres barbus hirsutes, chauffant leur tartare sur leur cuir, conquirent une civilisation en compétition avec l'Islam et l'Orient. Ils ont coulé dans la pierre et le fer la défaite culturelle et économique et politique romaine comme eux avaient consacré celle de la Grèce. Ils officialisaient, et cette fois de façon, pensaient-ils, durable, la puissance civilisatrice de la manu militari.

« En proposant, toujours dans une perspective mondiale, une vue d'ensemble sur la variété des cultures linguistiques, la diversité des mondes urbains ou l'articulation des univers curiaux, on a tenté de saisir la mise en réseau des différentes parties du monde selon le modèle spatial de l'archipel. Et c'est cette trame réticulée que parcourent les principaux vecteurs de l'emprise occidentale du monde, qu'il nous faut bien, à la toute fin du balayage, identifier — car connaître la suite de l'histoire est à la fois la chance et le malheur de l'historien. Voici donc, entrant en scène, le diplomate, qui défend un nouvel ordre du monde fondé sur l'équilibre des puissances, le missionnaire, qui porte au loin l'idéal d'universalisme de la catholicité romaine, et le marchand européen, qui incarne le dynamisme économique paradoxal d'une société en crise. Mais voici également l'imprimeur, le peintre et le géographe, qui tous imposent une manière de représenter le monde — et de penser l'individu qui y agit — qui sera, on le sait bien aujourd'hui, le plus sûr moyen de la dominer. » (page 29)

L'Europe émancipera le monde. Le croit-elle du moins. En appui indéfectible, les rois vont catapulter leurs chevaliers, leurs aventuriers, leurs pirates et leurs monnaies dans tous les confins de l'univers. La séduction à l'américaine, prenant sa source dans les mouvements courtois des aristocraties nordiques, s'infiltre doucement comme le crotale multicolore qui orne votre cheville. L'Islam a perdu sa guerre de conquête du monde; le Grand Kan menaça de honnir quiconque sortirait de l'Empire avec des idées de conquête; le chemin se traçait de lui-même pour les « Barbares » civilisateurs.

« Ce regard est-il si différent aujourd'hui? En poursuivant le panorama cartographique d'un monde vu d'Europe de Ptolémée à Google Earth, on suggère sans doute la ténacité des préjugés et l'inertie des certitudes. Reste que celles-ci étaient, d'emblée, faillées d'un malaise : la grande découverte des “Grandes Découvertes” pourrait bien être ce sentiment paradoxal, logé au coeur de la conscience occidentale, d'être soi-même les barbares du monde. Un sentiment qui ne porte ni au triomphe ni à la repentance, puisque cette “fragilité intérieure” fut sans doute, explique ici Jan-Frédéric Schaub, l'instrument le plus efficace de la conquête du monde. Un sentiment, enfin, qui ne gênera vraiment que ceux qui cherchent dans l'histoire le moyen de se rassurer, et non ce qu'elle peut pourtant offrir de plus précieux : une certaine hygiène de l'inquiétude. » (page 29)

Le pouvoir nivelle à son niveau. Il se gargarise de justification devant les génocides, qu'ils soient d'idées, de corps ou de cultures. Quand un dénommé Jésus de Nazareth arriva en Galilée, une immense manipulation s'organisa pour consolider un règne qui perdure en connivence avec tout l'Occident : les héritiers des Goths. Nous. Les roitelets du bon savoir, de la gentille miséricorde, de la charitable hypocrisie. Pourtant, comme le mentionne Boucheron, si ce n'était pas nous, c'était eux. Du XVe, la balance versa irrémédiablement vers nos pouvoirs. Les autres devenant automatiquement terroristes à détruire ou dictateurs à démocratiser. La mission nous appartenait; nous élevions les murailles civilisatrices devant les barricades indigènes.

« Partant d'une topologie de la barbarie héritée des Anciens et confirmée tout au long de la période médiévale, on aboutit ainsi à l'ubiquité universelle des barbaries avant la fin du XVIe. Cette transformation fut une authentique révolution accoucheuse des Temps Modernes. La question est politique et culturelle, car ce changement marque la naissance d'un monde d'autorités, de violences, mais aussi d'aspiration à la concorde, qui est encore le nôtre. Il propose un autre récit de la politisation des sociétés d'Ancien Régime. L'impulsion décisive donnée aux processus de domestication des populations à l’époque dite modernes répond à l’anxiété qu’engendre l’ubiquité de la barbarie. Les techniques de la maîtrise de soi et de la discipline collective ont depuis longtemps attiré l'attention et sensiblement gauchi le raisonnement historiographique sur la première modernité européenne. Les promoteurs d'une remise en ordre de la société avaient ainsi pris conscience de la fragilité de la civilité des Européens. Les grands bouleversements intervenus entre le milieu du Ve et le milieu de XVIe ont rendu possibles des jeux de miroirs et le croisement de processus disjoints. Ces mouvements associent en effet les expériences des contrées exotiques jusqu'au coeur des métropoles, en passant par celles de toutes les formations sociales ou culturelles jugées marginales ou résiduelles. Il en est résulté l'élaboration d'un système efficace, si l'on en juge par la diffusion mondiale des paramètres européens. On peut, dès lors, formuler l'hypothèse que la conscience de la fragilité de conquérants, qui acquit une acuité sans précédent au cours de XVIe siècle, fut le meilleur instrument d'une conquête du monde. » (page 828)

Fascinant! Nous avons massacré, puis susurré la substance; nous nous sommes retirés, consolidés pour mieux imaginer notre originalité. Quelques générations et nous devenions, grâce à nos nombreuses stratifications sociales, culturelles et politiques, la référence ultime de l'écrin civilisateur. Dès lors, les tout-puissants médias, de Gutenberg jusqu'au « HTTP » confirmèrent l'empreinte indélébile de notre présence. Tout ce cirque basé sur une crainte viscérale de redevenir barbare.

Islam, bouddhisme, chrétien, juif... etc. Combien le balancier a-t-il de branches?

6 septembre 2010

Troublesome; weird; cruel; Diogène; Sartre; Colluche. La pluie sans nuage...



Des événements surgissent sur lesquels j'écrirais sans cesse : jusqu'à la lie; jusqu'à la solution; la solution finale. Le temps manque. Triste. Les souvenirs sont des planètes qui orbitent autour de la vie. Certaines sont sombres; d'autres, plus clairs. Il y a les domestiques; il y a les irrespirables. Les plus éloignées reviennent en escales très prolongées; elles languissent plus longtemps parce qu'elles participent à une dimension profonde, au fond de nous. Lorsqu'elles refont surface, se présentent à nous, nous ne les avons pas vus venir. C'est un trou noir!

Hier soir, le début du film Collluche donne des ratées navrantes. Dans le jeu des acteurs? Oui, mais surtout dans la farce qui n'entre jamais dans le vif : des coups de claques dans des flaques d'eau de pluie. Trente-cinq minutes : assez. Se convaincre de la possibilité de voter pour Colluche, ou tout autre humoriste, ne procure pas grand enthousiasme; les politiciens en présence sont déjà de trop bons comédiens d'une part, et, d'autre part, l'ambition de devenir autre. Cette volonté de se satisfaire en doublant sa personnalité en lui donnant l'ordre de calquer un mirage. C'est Sartre qui dit : « Pour tirer une charette, on place une carotte devant un âne. Le mouvement de la charette va être engagé par cette course, et l'âne restera toujours à distance égale de la carotte. » Pousser son talent ou mousser son orgueil...


Vivre dans un tonneau attire les journalistes. Pour un temps. Les jours émoussent l'apostolat à ne plus devenir qu'une erreur. La simplicité n'appelle pas nécessairement le vide; elle concerne l'autosuffisance. Ainsi, un matin, Platon surprend Diogène en train de laver des laitues; il s'en approche et lui murmure discrètement : « Si tu avais cultivé Denys (le tyran de Syracuse), tu n'en serais pas à laver des laitues! », et Diogène de reprendre sur un ton tout aussi serein : « Toi, si tu avais lavé des laitues, tu n'aurais pas eu à cultiver Denys! »... Quand un tonneau se mêle de faire écho à une caverne...


La recherche de soi s'amuse souvent dans les salons entre deux apéritifs. La parole attendrit le dénouement comme le marteau la viande. Le matelot des quais peut bien avoir les yeux bleus et le marin d'eau douce des bancs de saumon dans la voix, quand sonnent le balafré à la peau cuite, les pages s'envolent. Ne restent que les pénibles sentiers de la réalité. Le soi ronge la vérité et il adore les mensonges.

5 septembre 2010

Une visite muséale


Ville de Québec : musée de la Civilisation.

Avec trois de mes filles, j'ai parcouru en syncopes trois planchers et cinq salles. Laurence, Ève et Emma veulent toutes trois que l’on respecte leur rythme : pas évident. Bientôt, nous nous retrouvons tous à des endroits différents. Peu importe, nous nous amusons les yeux rivés sur les connaissances, les oreilles aux aguets, les mains actives sur les très nombreux sites interactifs. Un coup de coeur? À vrai dire non, pas une des salles. Le coup de coeur revient à l'aménagement dans son ensemble. Dans Entre les branches, je me suis dit soudainement : « les musées font de l'histoire avec du carton comme décorations, et des mascottes comme héros ». J'avais tort de dire cela. La matière à absorber se trouve en abondance; la porte est tout simplement ouverte à plusieurs genres de découvertes. J'en ai eu plein les yeux. Le musée a atteint une certaine maturité. Pas celle des grands musées internationaux avec des fonds d'une richesse insoupçonnée et des labyrinthes d'inventaires, celle d'un coffre d'objets précieux qui tracent la ligne du temps; un temps jamais très loin de nous et toujours appropriée à nos vies et souvenirs.

Pas de coup de coeur spécifique! Pourtant, une très agréable surprise devant une application iTunes pour l'Exposition Copyright. Je vous en laisse d'ailleurs une trace avec un vidéo préparé pour une des sections. Cette initiative est formidable. Nous pouvons télécharger notre audioguide ou notre vidéoguide sur notre iPhone ou iPod et le tour est joué. Plus qu'à démarrer notre appareil une fois dans le musée.

Pas de plan précis pour la Fête du Travail? Un p'tit tour au Musée. Vous ne le regrettez pas.

 

La Journée de la jupe - Adjani



Tout cela se passe en France. Cette prof qui prend son groupe en otage, qui prend le contrôle de son cours de français à la pointe d'un revolver, ne représente-t-elle pas le fantasme de tout professeur au bout de sa corde. En France, d'accord; mais elle n'est pourtant pas si loin de nous.



La télévision est redevenue noire. Les lumières éteintes, le vent qui hisse dehors, les feuilles claquent : hébété, sonné, incrédule. Je viens de terminer le visionnement de La Journée de la jupe avec Isabelle Adjani. Bon, c'est Paris, vous m'direz. Ici, on n'est pas comme ça. Foutaise.


La prof qui se bourre de pilules avant l'cour, c'est ici ça. Aussi! La ministre qui gère son image avant ses écoles, c'est ici ça. Aussi! Du taxage sur du taxage, qui remonte jusqu'au dealer! C'est ICI ça. AUSSI! Dans une entrevue, le réalisateur du film, Jean-Paul Lillenfield, se demande comment il se fait que quelqu'un comme cette prof n'ait pas encore craqué et commencé à tirer. Le ras l'bol et la peur des représailles... c'est ici aussi.

Les procès pour étouffer l'éducation au nom de la protection de la délinquance : C'est ici aussi. Pas touche à mon mec. Bouhou, touche à ma meuf. Jamais, tu touches pas à mon enfant; il n'est pas comme ça; l'autorité, il la respecte...

Mais non. L'autorité, il la trouve à la pointe d'une arme blanche.

On aime croire au danger. Dans mes classes, je n'ai pas connu ces stress délirants causés par la présence d'indisciplines majeures. Je suis dans le privé; je suis au collège. Mais ce film, je voudrais — Orange mécanique — attacher les ministres de l'Éducation qui se succèdent depuis vingt ans, leur attacher les paupières ouvertes, leur plaquer de force ce film en boucle pendant 24 heures pour leur meurtrir le cerveau.



Je suis pessimiste. Nos ministres, ce sont de bons gérants d'estrage qui se trouveront de bons emplois comme conseillers en lobbying pour quelque firme fourbue d'enveloppes brunes.

3 septembre 2010

My gift to you for a friday night...



For ever more...



God bless the merry seventies...

2 septembre 2010

Renart et Ysengrin




Le Moyen Âge défraie souvent les chroniques de la noirceur humaniste. Ce long mille ans de rustres royautés et de plus rustres chevaliers frayant dans les cours et les tournois sous le regard de solides Jeanne d'Arc aux cornettes lourdement empesées tatoue notre civilisation comme le dragon en flamme d'une soirée bien arrosée dont on ne peut découdre. Et pourtant, il est très fertile ce caveau humide; des poètes, des poétesses, des troubadours et trouvères à la mémoire prodigieuse et à l'originalité délirante; des créateurs donnant naissance à un genre défiant tout ce que l'Antiquité avait pu imaginer, le roman. Qui ne se souvient pas de Chrétien de Troyes et des chevaliers de la Table ronde; de Tristan et Iseult, cet amour pris et repris maintes fois avant de nous parvenir. Le roman de la Rose, le feuilleton; le roman de Renart, si populaire que le nom donné au goupil prit toute la place et n'est resté que ce Renart, prénom de cet animal si futé qui se joue comme d'un pantin le pauvre Ysengrin, loup désolé et désolant. Voici pour vous ce soir, cette histoire de pêche où l'ambition perd son homme.


Je laisse, à la toute fin, l'exercice que devront compléter mes étudiants demain. Notez qu'elle sera faite à l'aide d’Antidote, ce logiciel magique de Druide... Vous vous rappelez Merlin? Bien sûr! Alors, allons-y...

Ça se passe un peu avant noël
quand on met les jambons dans le sel.
Le ciel est clair et étoilé,
et l'étang est si gelé,
là où Ysengrin doit pêcher,
qu'on peut danser dessus,
mis à part un trou qui est là
que les paysans ont fait.
Un seau y a été abandonné.
Renart arrive tout joyeux,
et il appelle son compère :
« Seigneur, fait-il, venez par ici.
Il y a là quantité de poissons,
et aussi l'ustensile avec lequel on pêche
les anguilles, les barbeaux,
et autres bons et beaux poissons. »
Ysengrin dit : « Seigneur Renart,
prenez le donc par un côté
puis attachez-le moi bien à la queue. »
Renart le prend puis le lui noue
autour de la queue du mieux qu'il peut.
« Frère, fait-il, il faut maintenant vous
comporter très adroitement
pour que les poissons arrivent. »
Il s'enfonce alors dans un buisson,
puis met son museau entre ses pattes
de manière à voir ce que fait le loup.
Ysengrin, lui, est sur la glace,
le seau dans le trou d'eau
rempli de glaçons; ça commence bien !
Sa queue est dans l'eau gelée
et scellée dans la glace.
Celui-ci cherche à soulever
le seau qu'il croit pouvoir tirer vers le haut.
Il s'y essaye de plusieurs façons,
mais ne sait comment faire, alors il s'inquiète.
Il se met à appeler Renart,
qui ne veut plus rester là,
car déjà l'aube a percé.
Renart lève la tête
puis ouvre les yeux et le regarde :
« Seigneur, fait-il, abandonnez donc votre tâche,
allons-nous en, très cher ami,
nous avons pris assez de poissons. »
Alors Ysengrin lui crie :
«Renart, fait-il, il y en a trop !
J'en ai tant pris que je ne saurais dire combien. »
Et Renart se met à rire,
puis lui dit carrément :
« Celui qui convoite tout, perd tout. »
La nuit passe, l'aube perce,
au matin le soleil se lève,
les chemins sont blancs de neige.
Alors monseigneur Constant des Granges,
un vavasseur bien aisé
qui demeure au bord de l'étang,
se lève avec sa maisonnée,
qui est toute gaie et joyeuse.
Il prend un cor et appelle ses chiens,
puis ordonne de mettre sa selle,
tandis que sa maisonnée pousse des cris.
Renart l'entend, alors il prend la fuite
jusqu'à sa tanière et s'y engouffre.
Ysengrin, lui, reste dans l'embarras,
et il fait de grands efforts, et il tire,
peu s'en faut que sa peau ne s'arrache.
Mais s'il veut partir d'ici
il lui faudra se séparer de sa queue !


Questions sur la pêche aux anguilles.
1.     Dans le filtre pragmatique, analyser les cinq secteurs; ces derniers sont utiles pour situer les situations d’énonciation. Le repérage des éléments sera fait par Antidote, mais assurez-vous qu’il établit un bon repérage avant de procéder à l’analyse. Une fois que vous aurez fait la liste des mots ciblés sur votre feuille ou votre fichier, vous répondrez concrètement aux cinq secteurs; combien? Où? Etc. Quand vous aurez répondu à tous les secteurs, définissez l’impact potentiel sur le texte.
2.     À l’aide du filtre logique, justifiez l’emploi des mots charnières (deux utilités) et des mots entre guillemets.
3.     Au niveau étymologique, vérifiez l’origine des mots contenus dans le texte. Tentez de trouver une explication aux proportions repérées par Antidote.
4.     Justifiez ce que le filtre du temps vous présente comme résultat.
5.     Dans le filtre des Catégories, les deux pointes de tarte les plus larges sont les verbes et les noms communs : pourquoi? Il y a, dans la pointe des noms propres un nom inattendu; lequel est-il?



1 septembre 2010

Le butinage


Les abeilles reviennent à la mode. À l'occasion de la rentrée scolaire, tout un univers de villégiature et de plein air devient soudainement un confessionnal calfeutré à l'intérieur duquel étudiant et professeur vont saturer leur reine, celle de l'apprentissage, sans laquelle aucun miel ne sera extrait.

Les abeilles se métamorphosent parfois; jusqu'à subir la censure, comme le démontre Bertrand Gallimard Flavigny dans cette courte entrevue sur Canal Académie. Oui, bon, faut constamment sortir pour aller voler la substance de survie pour que celles-là qui ne sortent jamais puissent remplir leur mission. Chacun son travail et la reine enfantera. Le très drôle Bee le disait déjà. Si tu sors des cadres, prépare-toi, fais-toi quelques amis imparables, un lot de chance, du front et juste assez de sang-froid pour faire pivoter le résultat à 180 degrés en recevant les honneurs de la guerre. C'est Staline qui réussit à devenir Truman...



Elle pique, il faut toujours se méfier. Mais elle travaille fort. Quoi qu'elles fassent, ces petites bestioles ne freinent leur ardeur que lorsque la bise automnale sonne le retour de tout le monde à la ruche. Entretemps, elles auront mes rôtis pleins de miel. Ils volent le pistil de sa substance, je vole son suc. Bon échange.

31 août 2010

fin août


Septembre se pointe. Nous terminons le plus beau mois de l'année. Pas seulement à Paris:

«Balayé par septembre
Notre amour d'un été
Tristement se démembre
Et se meurt au passé
J'avais beau m'y attendre
Mon cœur vide de tout
Ressemble à s'y méprendre
A Paris au mois d'août

De larmes et de rires
Etait fait notre amour
Qui redoutant le pire
Vivait au jour le jour
Chaque rue, chaque pierre
Semblaient n'être qu'à nous
Nous étions seuls sur terre
A Paris au mois d'août

Pour te dire je t'aime
Aussi loin que tu sois
Une part de moi-même
Reste accrochée à toi
Et l'autre solitaire
Recherche de partout
L'aveuglante lumière
De Paris au mois d'août

Dieu fasse que mon rêve
De retrouver un peu
Du mois d'août sur tes lèvres
De Paris dans tes yeux
Prenne forme et relance
Notre amour un peu fou
Pour que tout recommence
A Paris au mois d'août»
(Charles Aznavour)

Pas surprenant, le mot août trouve son origine dans auguste : digne de respect, qui inspire la vénération. Quelle majesté! J'ai vraiment choisi le bon mois pour naître. Augustus en latin signifiait « consacré par les augures ». Ma mère tirait aux cartes, don dont mon neveu a hérité d'ailleurs; moi, je tire aux augures... sous de bons auspices. Dieu que les nuits d'août caracolent, enjôlent et cajolent. Leur fraîcheur, après la lourde humidité de son soleil médian et les brumeuses vapeurs de ses après-midis, séduit et apaise l'âme comme nul autre fantasme. Août ouvre les lourdes portes de cumulus au coucher du soleil pour révéler doucement une noirceur tombée comme l'encre sur le parchemin de coton en vaguant des ombres puis en fixant les jaunes scintillants d'étoiles, architecture du firmament pivotant sur les constellations.

 Et Verlaine d'imaginer le divin dialogue dans La nuit d'août :

LA MUSE

Depuis que le soleil, dans l'horizon immense,
A franchi le Cancer sur son axe enflammé,
Le bonheur m'a quittée, et j'attends en silence
L'heure où m'appellera mon ami bien-aimé.
Hélas ! depuis longtemps sa demeure est déserte ;
Des beaux jours d'autrefois rien n'y semble vivant.
Seule, je viens encor, de mon voile couverte,
Poser mon front brûlant sur sa porte entr'ouverte,
Comme une veuve en pleurs au tombeau d'un enfant.

LE POÈTE

Salut à ma fidèle amie !
Salut, ma gloire et mon amour !
La meilleure et la plus chérie
Est celle qu'on trouve au retour.
L'opinion et l'avarice
Viennent un temps de m'emporter.
Salut, ma mère et ma nourrice !
Salut, salut consolatrice !
Ouvre tes bras, je viens chanter.

LA MUSE

Pourquoi, coeur altéré, coeur lassé d'espérance,
T'enfuis-tu si souvent pour revenir si tard ?
Que t'en vas-tu chercher, sinon quelque hasard ?
Et que rapportes-tu, sinon quelque souffrance ?
Que fais-tu loin de moi, quand j'attends jusqu'au jour ?
Tu suis un pâle éclair dans une nuit profonde.
Il ne te restera de tes plaisirs du monde
Qu'un impuissant mépris pour notre honnête amour.
Ton cabinet d'étude est vide quand j'arrive ;
Tandis qu'à ce balcon, inquiète et pensive,
Je regarde en rêvant les murs de ton jardin,
Tu te livres dans l'ombre à ton mauvais destin.
Quelque fière beauté te retient dans sa chaîne,
Et tu laisses mourir cette pauvre verveine
Dont les derniers rameaux, en des temps plus heureux,
Devaient être arrosés des larmes de tes yeux.
Cette triste verdure est mon vivant symbole ;
Ami, de ton oubli nous mourrons toutes deux,
Et son parfum léger, comme l'oiseau qui vole,
Avec mon souvenir s'enfuira dans les cieux.

LE POÈTE

Quand j'ai passé par la prairie,
J'ai vu, ce soir, dans le sentier,
Une fleur tremblante et flétrie,
Une pâle fleur d'églantier.
Un bourgeon vert à côté d'elle
Se balançait sur l'arbrisseau ;
Je vis poindre une fleur nouvelle ;
La plus jeune était la plus belle :
L'homme est ainsi, toujours nouveau.

LA MUSE

Hélas ! toujours un homme, hélas ! toujours des larmes !
Toujours les pieds poudreux et la sueur au front !
Toujours d'affreux combats et de sanglantes armes ;
Le coeur a beau mentir, la blessure est au fond.
Hélas ! par tous pays, toujours la même vie :
Convoiter, regretter, prendre et tendre la main ;
Toujours mêmes acteurs et même comédie,
Et, quoi qu'ait inventé l'humaine hypocrisie,
Rien de vrai là-dessous que le squelette humain.
Hélas ! mon bien-aimé, vous n'êtes plus poète.
Rien ne réveille plus votre lyre muette ;
Vous vous noyez le coeur dans un rêve inconstant ;
Et vous ne savez pas que l'amour de la femme
Change et dissipe en pleurs les trésors de votre âme,
Et que Dieu compte plus les larmes que le sang.

LE POÈTE

Quand j'ai traversé la vallée,
Un oiseau chantait sur son nid.
Ses petits, sa chère couvée,
Venaient de mourir dans la nuit.
Cependant il chantait l'aurore ;
Ô ma Muse, ne pleurez pas !
À qui perd tout, Dieu reste encore,
Dieu là-haut, l'espoir ici-bas.

LA MUSE

Et que trouveras-tu, le jour où la misère
Te ramènera seul au paternel foyer ?
Quand tes tremblantes mains essuieront la poussière
De ce pauvre réduit que tu crois oublier,
De quel front viendras-tu, dans ta propre demeure,
Chercher un peu de calme et d'hospitalité ?
Une voix sera là pour crier à toute heure :
Qu'as-tu fait de ta vie et de ta liberté ?
Crois-tu donc qu'on oublie autant qu'on le souhaite ?
Crois-tu qu'en te cherchant tu te retrouveras ?
De ton coeur ou de toi lequel est le poète ?
C'est ton coeur, et ton coeur ne te répondra pas.
L'amour l'aura brisé ; les passions funestes
L'auront rendu de pierre au contact des méchants ;
Tu n'en sentiras plus que d'effroyables restes,
Qui remueront encor, comme ceux des serpents.
Ô ciel ! qui t'aidera ? que ferai-je moi-même,
Quand celui qui peut tout défendra que je t'aime,
Et quand mes ailes d'or, frémissant malgré moi,
M'emporteront à lui pour me sauver de toi ?
Pauvre enfant ! nos amours n'étaient pas menacées,
Quand dans les bois d'Auteuil, perdu dans tes pensées,
Sous les verts marronniers et les peupliers blancs,
Je t'agaçais le soir en détours nonchalants.
Ah ! j'étais jeune alors et nymphe, et les dryades
Entr'ouvraient pour me voir l'écorce des bouleaux,
Et les pleurs qui coulaient durant nos promenades
Tombaient, purs comme l'or, dans le cristal des eaux.
Qu'as-tu fait, mon amant, des jours de ta jeunesse ?
Qui m'a cueilli mon fruit sur mon arbre enchanté ?
Hélas ! ta joue en fleur plaisait à la déesse
Qui porte dans ses mains la force et la santé.
De tes yeux insensés les larmes l'ont pâlie ;
Ainsi que ta beauté, tu perdras ta vertu.
Et moi qui t'aimerai comme une unique amie,
Quand les dieux irrités m'ôteront ton génie,
Si je tombe des cieux, que me répondras-tu ?

LE POÈTE

Puisque l'oiseau des bois voltige et chante encore
Sur la branche où ses oeufs sont brisés dans le nid ;
Puisque la fleur des champs entr'ouverte à l'aurore,
Voyant sur la pelouse une autre fleur éclore,
S'incline sans murmure et tombe avec la nuit,

Puisqu'au fond des forêts, sous les toits de verdure,
On entend le bois mort craquer dans le sentier,
Et puisqu'en traversant l'immortelle nature,
L'homme n'a su trouver de science qui dure,
Que de marcher toujours et toujours oublier ;

Puisque, jusqu'aux rochers tout se change en poussière ;
Puisque tout meurt ce soir pour revivre demain ;
Puisque c'est un engrais que le meurtre et la guerre ;
Puisque sur une tombe on voit sortir de terre
Le brin d'herbe sacré qui nous donne le pain ;

Ô Muse ! que m'importe ou la mort ou la vie ?
J'aime, et je veux pâlir ; j'aime et je veux souffrir ;
J'aime, et pour un baiser je donne mon génie ;
J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie
Ruisseler une source impossible à tarir.

J'aime, et je veux chanter la joie et la paresse,
Ma folle expérience et mes soucis d'un jour,
Et je veux raconter et répéter sans cesse
Qu'après avoir juré de vivre sans maîtresse,
J'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour.

Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore,
Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé.
Aime, et tu renaîtras ; fais-toi fleur pour éclore.
Après avoir souffert, il faut souffrir encore ;
Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé.


À la nuit, le matin saluera sa solitude. Quand la lune fraîche, s'accrochant aux masses infernales que l'aube annonce, se soumet à l'armistice du jour, le rêve sommeille aux quadrilles du manège; elle patiente sachant sa victoire éphémère à quelques heures à peine.

Septembre est là; presque; quelques minutes; la vierge fait déjà des cabrioles. Le lion retourne à sa savane. Plus rien... Il n'y a plus rien, Ferré. On la sait. Mais ça revient; ça s'en va, puis ça revient.

...
Elle était belle comme la révolte


Nous l'avions dans les yeux,
Dans les bras dans nos futals
Elle s'appelait l'imagination

Elle dormait comme une morte, elle était comme morte
Elle sommeillait
On l'enterra de mémoire
...

Je veux dormir. Jusqu'à plus savoir, jusqu'à plus s'éveiller; jusqu'à août prochain. Juste pour recommencer à m'imaginer que je vis au XVIIe dans la peau du vagabond qui se couche sous le ciel... auguste avant la froidure hivernale.



30 août 2010

Le doute...


Le magazine littéraire de juillet-août publie un dossier sur le doute en littérature. Dans le très bel article frontispice, Laurent Numez place les pièces :
« Les vrais écrivains ne sont pas ceux qui disent ce qu'ils veulent, mais ceux qui n'y parviennent pas, et qui se battent avec la langue — entendons : avec un système plein de scories et d'approximations, usé par d'autres bouches. Certains échouent, et c'est alors la fuite de Rimbaud, le suicide de Pavese, la déchéance de Fitzgerald — le doute n'est pas le propre de la littérature française. Mais parfois aussi, une oeuvre surgit de ce désarroi, et c'est l'Illusion comique, L'Homme sans qualité, ou le Discours de la méthode. Telle est l'image qui hante ce dossier : d'un côté le silence, de l'autre l'écrivance, l'utilisation instrumentale et peu dangereuse des mots; l'écrivain serait ce funambule qui manque de tomber à chaque instant, mais qui avance tout de même, sur le fil de sa plume, au fil des pages, vers ce qu'il sait constituer l'au-delà du doute — la saveur sombre de l'écriture. » (Laurent Numez, Le Magazine littéraire, juillet-août, page 48)
Certaines phrases laissent bouche bée. Les mots suivent un tracé en arabesque qui s'enroule, se croise, redémarre, s'appuie puis se lance en spirale vers son ultime départ. Numez est justifié de parler de Musil. Entre tous les auteurs contemporains, s'il en est un qui ne cesse de hanter les pages de cet Ulric qui vit sa vie au gré des vides de sa vie. Jamais terminé, puisque la fin de l'un représente la fin de l'autre, l'écrivant. La longue marche ne se termine que dans la mort. Les fragments colligés ne changent en rien la certitude de l'illusion de la finalité. Mais n'est-ce pas précisément la passion de lire, et par extension d'écrire : prolonger aussi profondément, avec une persévérance maladive, le doute pour en finir. Comme Sisyphe.

Courrez chez votre libraire acheter cet exemplaire. Puis dégustez-le lentement. Donnez-vous la permission de douter...




29 août 2010

Un dimanche tout en littérature



 Louise Labbé, poétesse médiévale, vit et meurt.

Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;


J'ai chaud extrême en endurant froidure :


La vie m'est et trop molle et trop dure.


J'ai grands ennuis entremêlés de joie.





Tout à un coup je ris et je larmoie,


Et en plaisir maint grief tourment j'endure ;


Mon bien s'en va, et à jamais il dure ;


Tout en un coup je sèche et je verdoie.





Ainsi Amour inconstamment me mène ;


Et, quand je pense avoir plus de douleur,


Sans y penser je me trouve hors de peine.





Puis, quand je crois ma joie être certaine,


Et être au haut de mon désiré heur,


Il me remet en mon premier malheur.