22 août 2009

De fil en aiguille

La littérature est un inépuisable compagnon. L'étrange séquence de lecture que voici illustre que seuls la méconnaissance et le manque de curiosité rendent ses services mitoyens à la quotidienneté. L'éducation gouvernementale me force à enseigner des gammes que les étudiants doivent nécessairement acquérir pour se voir délivrer leur diplôme. On y reviendra; sois dit en passant qu'il n'existe rien de plus efficace pour tuer le culturel et la langue avec elle.

Or donc, le printemps dernier, je lisais le panorama de Noah Richler, This is my country, What's yours?, avec engouement. De province en province, il cheminait de la côte ouest jusqu'à l'Atlantique en n'interviewant que des auteurs vivants. Parfois captivant, parfois baillant, souvent instructif, toujours souriant et bonhomme. Le point fort du bouquin est assurément sa thématique : (page 3)

« If you are canadian and travel at all, then you lesrn very quickly that the place ou come from is just that - Nowhere - that Canada is not on the map. »

Richler parle abondamment et avec une unique originalité de ce « nulle part ». Il est souvent et presque instinctivement associé au Grand Nord; toutes les provinces vivent au sud; toutes les provinces entretiennent le mythe du pur inconnu en haut. Pur. Inconnu. Haut. Trois mots essentiels me semble-t-il dans notre histoire commune. Blancheur. Mystère. Inaccessible. Pour cette trouvaille et son exploitation, la lecture est essentielle.

Curieusement, l'un des grands points faibles de son livre tourne autour de deux des plus grands auteurs canadiens encore vivants : Margaret Atwood et Victor-Lévy Beaulieu. Cette encoche me troubla; bien sûr, les littérateurs régionaux ont fait leur chou gras de l'épisode plutôt comique de sa rencontre ratée avec Bouscotte. Qu'il ait été saoul ou non, en bobette on non, avec un ventre plus ou moins proéminent, pouvait-on s'attendre à autre chose de Monsieur Bas-du-Fleuve ? Il était chez lui; il a fait les manchettes une fois de plus; Richler aurait dû faire comme la plupart des journalistes qui voulaient rencontrer Félix : arriver avec un vieux Glenlivet. Avec le père qu'il a eu, il aurait pourtant dû le savoir. On a passé sous silence toute l'ironie du rendez-vous avec Madame Atwood : dans la chic cafétéria d'un chic magasin à rayon. Cette déception face à deux auteurs si cruciaux dans notre histoire littéraire amena ma fille, à qui je m'étais confié, vivant à Toronto et affichant sa francophilie de son mieux, à m'acheter la traduction d'un livre très révélateur bien que peu célèbre : Margaret Atwood — Victor-Lévy Beaulieu — deux solicitudes (two solicitudes). Ces entretiens colligés par Doris Dumais élèvent un débat national au niveau littéraire. On y découvre que ces deux personnes de lettres s'adorent, se respectent, se lisent pour finalement se commenter et développer une complicité qui réjouit. En fait, Atwood et Beaulieu sont deux créatures invivables; elles sont d'une indépendance farouche; elles se carpent comme le brochet à l'approche d'une éventuelle capture. Atwood et Beaulieu appartiennent, quoi que Northrop Frye puisse en conclure, à la grande littérature contemporaine. Alors le physique et le puritanisme, on repassera.

Plusieurs mois plus tard, me voici à la suite d'une recommandation de lecture d'un ami, devant un mastodonte américain : John Updike, Rabbit, Run. Je goûte; je lis lentement ce début de tétralogie; je souris à la crudité des descriptions... Et soudainement, sens le besoin de retourner voir Les Grands-pères. Et Miami, Miami, Miami. Puis Le Rêve québécois. Je ne peux donner de raisons. La connexion existait. Beaulieu existe bel et bien; il est en mal de presse; il est pressé d'arriver quelque part avant sa mort? Je lui accorde tout. Un auteur écossais donnant une entrevue radiophonique au sujet de son premier succès public, son quatrième roman, mentionnait qu'il n'était pas un « writer », mais un « writist »; un peu comme on dit un violoneux et un violoniste. Mais on ne s'embarquera pas tout de suite dans ce débat-là...


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